Causette avec le grand chêne

Publié le par Patrick Germain

« Quelle heure peut-il bien naître ? » me demanda le grand chêne ce matin, alors que j’était occupé à ranger le bois de chauffage. Pensant qu’il faisait allusion aux arbres abattus, je lui répondis ce que lui-même m’a enseigné : « Il n’y a pas de commencement, ni de fin, grand frère. Tout l’Univers est en mouvement, et tout mouvement est composé de forces autonomes se compensant dans la somme du Tout. La mort de tes cousins… » « … fait partie du cycle au même titre que la tienne, oui, je sais tout ça. Et pour cause. Non, ce qui m’interpelle, ce sont les tiens, de cousins. Tu es sur qu’ils vont bien ? »
« Et toi, tu vas bien, dis ? En voilà une, de question ! Je crois t’avoir déjà expliqué qu’ils étaient fous à lier, non ? Et que je ne suis jamais qu’un d’entre eux… ».
« Oui, et pas le moins complexe. N’empêche que je n’en connais plus des tonnes qui parlent aux arbres, de ton côté. Ça n’excuse pas tout, mais ça te rend plus sympathique. »
« Me voila beau, tiens. Allez, c’est quoi, qui te tracasse ? » .
« Pas mal de choses, en fait. Mais tout particulièrement la tribu de mes amis. Ou supposés tels. »
« Mon Dieu, gardez-moi de mes amis : mes ennemis, je m’en occupe ? C’est ça ? »
« À peu de choses près, oui. Tu sais qu’il n’en faudrait pas beaucoup pour que certains d’entre eux te fassent mourir à petit feu, mangeur de barbaque ? »
« C’est gentil de me prévenir, mais j’ai déjà survécu à pas mal d’illuminés, tu sais. Quand on est sorti plus ou moins entier de chez les petits frères et de l’alcool, on ne s’effraie plus de grand-chose à dire vrai… »
« … m’en fous… »
« … de ? »
« De toi, grand con. »
« Je t’emmerde, vieux druide pervers. Et à part ça ? Tu vas parler, à la fin ? »
« Pressé ? »
« Tu rigoles ? Mais bon, qu’est-ce qui se trame sous la ramure ? »
« Ce que j’ai sous la ramure, c’est que ces gens parlent pour moi. Sont pas foutus de parler pour eux ? »
« Ben ça va, t’as tout compris : c’est des curés new-look. Lavilliers en a une peur bleue, et il n’a pas tort. Dès qu’un humain se pique d’avoir raison pour tout le monde, il fait appel à une raison supérieure et tire sur tout ce qui ne va pas dans le bon sens.
La, pour le moment, c’est un mic-mac de trouilles plus ou moins scientifiques. Des trouilles qui, soit dit en passant, remettent une nouvelle fois l’être humain au centre de l’Univers, sans avoir l’air d’y toucher. Exit les cathos, bonjour les technos… T’en as une flopée de chapelles, mais si tu écoutes bien, ils disent tous la même chose et ça ressemble fort à un truc comme le péché originel.
Là-dessus les voilà bien obligés de se bouffer le foie, puisqu’ils ont tué Dieu et oublié les dieux. Leur drame, tu vois, c’est ça : ils peuvent difficilement retourner vers les dieux et le Grand Mouvement pour se dire une fois pour toutes qu’ils sont dans le même temps causes et objets, actifs et passifs. Comme toi, vieux schnock. Toc. »
« Je t’emmerde, barde de mes glands. Tant qu’à faire. Tout ça, je le sais aussi. Et je sais aussi que vous êtes dépassés par vos propres technologies. Ce qui en fait de nouvelles divinités, en quelque sorte. Avec tout ce que ça veut dire. Mais tout ça ne me dit pas pourquoi ils veulent parler à ma place… »
« Tu rigoles ? L’être humain est probablement le seul bidule dans l’Univers qui soit capable de haïr ses semblables au point de les faire souffrir gratuitement. Enfin : « gratuitement », on se comprend. C’est rarement gratuit pour celui qui morfle. Et ça, c’est uniformément répandu dans l’espèce.
C’est cyclique, et c’est emmerdant quand on prétend être du bon côté, du côté des gentils, de s’apercevoir qu’on peut être aussi dégueulasse que n’importe quel méchant. Toujours leur putain de dualisme, tu piges ? Le ternaire, ça passe au-dessus de la tête de la majorité d’entre eux. Et l’autocritique bien salée, c’est pas trop leur truc. Bref, les bons, pour pouvoir être méchants, ben les voilà bien obligés de faire passer leur discours par un intermédiaire. Toi, par exemple. »
« Tu veux dire qu’ils me prennent en otage, comme ils le braillent à chaque grève ? »
« Tout juste, pépère. Quand on est persuadé d’avoir raison, on veut prendre le pouvoir. Y’a pas. Et prendre le pouvoir, ça se fait rarement sans casse. Alors, tant qu’à faire, on prend le pouvoir pour-le-bien-de… Ça dédouane. On est forcément un bon.
Toi, la Terre-Mère et tout ça, c’est cool pour des gens qui ne savent plus trop bien ce que c’est : vous êtes devenus des icônes, et les icônes ça ferme sa gueule. Ce n’est pas toi, ou le panda, ou que sais-je, qu’ils aiment. C’est l’idée qu’ils s’en font, et qui passe forcément par un anthropomorphisme aussi débile que l’anthropocentrisme, dont il n’est jamais qu’une branche un peu guimauve. Même leurs mômes. »
« Quoi, leurs mômes ? »
« Tu voudrais vivre dans une humanité gouvernée par des mômes, toi ? Demande un peu au tilleul de la cour de récré ce qu’il en pense, de leurs charmants bambins pleins d’innocence. Il les idéalise pas, lui : il les voit s’envoyer les pires noms d’oiseaux, lui, et se peigner la gueule pour une connerie de gomme, j’en passe et des meilleures… »
« Pas faux, ça. Tu ne les aimes pas, hein ? »
« Qui ? »
« Les humains »
« J’ai pas à les aimer ou pas : je suis l’un d’entre eux. Mais ce qui me gonfle, c’est leur manie d’avoir raison, de se croire supérieurs, d’exclure au nom de trente-six mille bonnes causes toutes aussi éphémères les unes que les autres. Peuvent pas se foutre en tête qu’ils sont tous irremplaçables mais pas indispensables. Que l’humanité elle-même est irremplaçable mais pas indispensable.
Toutes ces conneries finissent mal. Toutes. Qu’un mec lance une idée sympa, et tu peux être sur que tôt ou tard on ferraillera en son nom. C’est pas que je ne les aime pas, c’est qu’ils m’emmerdent. La vie ? Mais bordel, c’est d’une simplicité ! Où ça se complique, c’est quand quelqu’un veut ton bien. Et il y en a toujours bien un qui n’a rien de mieux à foutre dans les parages. »
« Oui, mais la, il y a urgence, non ? »
« L’est peut-être temps de s’en apercevoir, hein ? Et puis urgence de quoi ? Sauver la planète ? La planète, bleue ou vert pistache, elle survivra jusqu’au jour où le soleil la bouffera avant de se faire bouffer à son tour. Ce qu’ils veulent sauver, c’est surtout leur petit cul plein de culpabilité. C’est leur bien. Pas le tien, ni le mien : le leur. Leur confort moral, honteux ou assumé. Si ça passe par ta survie, t’as du bol. Si t’es dans leur chemin, fais gaffe. Oh, et puis merde : tu m’as mis de mauvais poil, sur ce coup-la. T’es fier ? »
« Un peu, oui. J’aime bien quand tu sors de tes gonds. Alors dis-moi pourquoi tu me cause, toi ? T’as envie de sauver la planète aussi ? Ou l’humanité ? Ou tes petites fesses ? »
« Petites ? N’exagère rien, hein. L’est bien, mon cul. J’ai envie de rien sauver du tout : je te cause parce qu’à force de te supporter j’ai fini par me reconnaître en toi, tête de lard. Tes atomes ou les miens, c’est kif-kif, mais arrangé autrement. Et il n’y a pas un poil de vide entre nous. Autrement dit – c’est tout particulièrement emmerdant dans le cas d’un pèle-panse dans ton genre – si on te fait mal, ça me fait mal et j’aime pas ça. Même chose pour les autres bipèdes. Tous, même les plus gros enfoirés. »
« T’es trop bon… »
« C’est ça, fous-toi de moi. La haine, ça me fatigue. C’est tout. Et ça finit toujours par te rebondir dans la gueule. J’ai essayé. »
« Donc, tu tends l’autre joue… »
« Essaie, pour voir. J’évite la bagarre, comme n’importe quel animal sauvage. Mais quand il faut, ben il faut. Et alors je ne fais pas dans la dentelle, parce qu’il y a un temps pour tout et que le temps de la bagarre, moins ça dure, mieux je me porte. »
« Hum… tu dis tout et son contraire, la, non ? »
« Probable. Mais la vie, c’est ça. C’est tout et son contraire. En même temps, le plus souvent. C’est le ternaire, le mouvement. Pas de quoi paniquer. »
« Pas de règles, donc ? »
« Pas de principes, en tout cas. Et des règles juste ce qu’il faut pour pouvoir les respecter.
Le reste, c’est du baratin qui varie selon les époques et le lieu où tu te trouves. Tu suis ça pour avoir la paix. Contester un système, c’est le valider : t’es donc perdant à tout point de vue. Je ne conteste rien pour la bonne raison que je m’en fous ; et l’iniquité ne m’emmerde que parce qu’elle finit tôt ou tard par me pourrir la vie d’une manière ou d’une autre. »
« C’est bien ce que je disais. On n’en sort pas : t’es du côté de ceux qui veulent sauver la planète, même si c’est par pur égoïsme. Ce qui m’étonnerait, soit dit en passant. »
« Monsieur est trop aimable…
Alors écoute-moi bien, vieux machin plein de nœuds : j’ai longtemps cru que je t’aimais, et la « nature » avec toi, alors que je ne faisais jamais que sauver les meubles. C’est le peu d’amour que j’avais pour moi que je plaçais en toi. Tu ne peux pas imaginer à quel point je me suis haï, et pour combien de raisons. J’ai bien failli en crever, et risqué de faire de solides dégâts au passage.
C’est toi qui m’as sauvé. Enfin non, pas toi : le placement que j’avais fait en toi. Parce qu’un jour j’ai pigé que ce placement n’avait été possible que parce que tu l’avais accepté, et que si tu l’avais accepté c’est parce que tu savais, bien avant moi, que j’étais en toi autant que toi en moi. La question n’était pas de savoir si j’étais bon ou mauvais, ni même qui j’étais : j’étais, et ça te suffisait. Donc, ça devait me suffire à moi aussi.
Puis c’est à force de te regarder vivre que j’ai appris que tout finit par s’équilibrer pour autant qu’on vive – et qu’on se vive – pleinement. Et que rien n’est fini. Jamais. Pas simple, d’autant que je n’ai jamais été aussi bas dans ma vie qu'à cette époque.
Bref, dans le même temps où je me pulvérisais pour me reconstruire, tu pulvérisais ma perception de l’univers pour la reconstruire. Mais ça, tu ne le comprends qu’après : pendant, tu te crois définitivement foutu. Et t’es pas le seul.
Tout ça pour te dire que c’est en me sauvant moi-même (si cette expression a un sens) que j’ai pris conscience de ton importance, de notre absolue équivalence, de notre interaction bien au-delà de toute donnée scientifique fut-elle révolutionnaire. Que personne ne me demandait de haïr ou d’aimer, mais simplement de dépasser tout ce fatras idéologique et de prendre conscience de ma dimension en me fondant à l’Univers autant que mon évolution le permettait, sans crainte d’aller trop loin : j’étais vivant !
Le reste, ensuite, coule pratiquement de source, même si chaque goutte de cette source t’apporte quelque chose de neuf qui t’invite à aller plus loin. Non pas pour être meilleur mais pour être d’avantage, plus intensément. Ce qui est probablement le meilleur moyen que je connaisse pour m’éviter les conneries. Même si, le cas échéant, elles sont dans l’air du temps ou de la morale de l’époque. »
« T’éviter les conneries ? »
« Oui. Me les éviter. Les autres, je ne sais pas. Tu sais comme moi que nous sommes à la fois Tout et partie du Tout : chacun va son chemin.
La seule chose que tu puisses faire pour les autres, c’est parler de toi au cas ou ils auraient quelque chose à en tirer. Et de rester près d’eux s’ils se cassent la gueule. Si ça ne les énerve pas plus qu’autre chose et sans en profiter pour leur faire la morale. C’est à sa capacité d’écoute qu’on reconnaît un pote, pas à celle de te fourguer ses solutions à tes problèmes. Un pote, c’est pas un marchand d’occases. »
« Ouais. Et la planète là-dedans ? »
« T’as décidé de ne pas me lâcher la grappe, toi, hein ! La planète ? On s’occupe d’abord de nos fesses, et le reste suivra. »
« Trop court ça, non ? »
« Pour un ado, oui. Et c’est très bien, il est dans son rôle. Mais avec le temps tu te dis que si chaque être humain levait son cul d’un seul petit millimètre, tout ça cumulé ferait un paquet de mètres d’altitude gagnés. »
« Tu y crois ? »
« Pas vraiment. L’Ecclésiaste, tu connais ? Un des seuls livres vraiment universels, à mon sens. Mais tout finit par muter un jour ou l’autre, alors… »
« Alors ? »
« Tu te souviens que j’ai été gendarme, non ? »
« Quel rapport ? »
« Pandore, vieux gland… Pandore… »


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