Causette avec le massotai

Publié le par Patrick Germain

« C’est pathologique. T’as beau dire : c’est pathologique » Le massotai (lutin) du Thier dol Preû répétait ça en me tournant autour, ce midi, tandis je mangeais une tartine de sirop en laissant mes yeux vagabonder sur la croupe de la vallée de la Lienne.
« De chevreuil… », finis-je par laisser tomber, histoire d’entamer la conversation.
Jamais facile, avec un massotai, d’entamer la conversation : si ça ne débute pas comme un jeu – et que le jeu lui plaise – au mieux il te tournera le dos en haussant les épaules. Au pire, ta journée est foutue : il montera ta chaîne de tronçonneuse à l’envers, s’arrangera pour que tes godasses prennent l’eau, pour transformer ton feu en un fumigène insupportable ou que sais-je. ‘Sont pas faciles.
Là, ça a pris : « De chevreuil ? » « Pathologique de chevreuil… »
Dix minutes, qu’il a mis pour s’en remettre… Et c’est long, dix minutes d’un rire de massotai. Ça pète comme une trompette et ça grince comme un battant de grange qui n’a plus vu la graisse depuis que le charron l’a mis en place, du temps de l’oncle qui a bien connu Léopold II quand il venait à Amcômont. Affreux, que c’est.
« Ouais, ben de chevreuil ou pas, c’est pathologique »
« Allez bon : c’est quoi, qui est pathologique ? »
« Je m’en fous, c’est pathologique. J’aime bien le mot : pathologique. »
« T’as entendu ça où, toi ? »
« Dans la radio portative d’Alain-Pierre. Tu sais bien, le truc qu’il se met sur les oreilles quand il roule avec son tram pour ramener du bois. Je lui ai… emprunté… »
« … à long terme… »
« Non. ‘Y a qu’aux touristes que je fais des emprunts à long terme. Enfin, pas seulement. Oui. Ben ça dépend, quoi. Lui, il va retrouver son bidule en dessous de la nourrice d’huile. Un peu arrangé. »
« Arrangé ? »
« Serbo-croate… »
« ? »
« Sa radio. Je l’ai calée sur un poste serbo-croate. Plein pot. S’il ne de vient pas gaga après une pareille, je mange mon bonnet… »
« Et il a fait quoi, pour mériter ça ? »
« Rien. C’est porphyrelactique »
« Pro… qwè ? »
« Préventif, allez djan »
« Ben oui, prophylactique c’est plus compliqué à dire que pathologique… »
« Et à faire, donc ! »
« Dis, t’aurais pas bouffé son dictionnaire médical, en plus, toi ? »
« T’es fou ? C’est des trucs pour tomber malade ça ! »
« Enfin soit, t’es rouge comme ton bonnet la. Alors pète un coup, pas trop près si possible, ou dis-moi où tu veux en venir. Tu m’empêches de caresser la Lienne avec tes idées fixes ! »
« Tu parles d’idées fixes ! Caresser la Lienne… C’est freudien, ça ! »
« Ben ça dépend. Dans les coins ou on a vaguement entendu parler d’Œdipe, oui. Ailleurs, c’est normal. Comme quoi… »
« Un peu comme pathologique ? »
« Un peu, oui. C’est affaire de cultures »
« C’est bien ce qui me semblait »
« C'est-à-dire ? »
« Le type, dans le poste, qui disait tout le temps pathologique. C’est un malade. »
« Ben faut voir hein. Mais t’as pas tout à fait tort. Un toubib qui n’arrête pas de causer dans le poste ne soigne personne pendant ce temps-la. Des fois, ça vaut mieux. Souvent, même, ça vaut mieux. La prochaine fois, pique… allez, emprunte… une télé portative : quand t’auras vu la tronche d’un de ces gars la, t’auras tout compris »
« T’arrache pas, j’en ai vu un grandeur nature, l’autre jour, dans le gîte à Jean-Baptiste. Tu sais, celui où t’arrêtais pas de mater la belle plante flamande l’été dernier… »
« Mais… je… Mais de quoi tu te mêles toi, mildju !  Ben ça donc ! »
« Allez, te fâche pas : t’as bon goût. L’était plutôt gironde… »
« Vieux satyre ! »
« C’est celui qui le dit qui l’est ! Tu lui aurais bien mis le thermomètre, hein, cochon !? »
« … bien, ça, faut voir… c’est après que tu vois si tu l’as bien mis… »
« Tu deviendrais modeste ? »
« Pragmatique. Et ton toubib ? »
« Oui, c’est ça : changeons de sujet. N’empêche que la Corinne… Allez bon. Donc, je te disais que j’en avais vu un, en vacances chez le vieux sioux. T’as raison : ça te donne pas envie d’être en bonne santé… l’était tout gris, l’homme… »
« Normal : l’a peur du soleil. »
« Du soleil ? »
« Ben oui. ‘Paraît que c’est pas bon, le soleil. Surtout sur le coup de midi. »
« Midi, midi. Lequel, de midi ? Parce qu’avec toutes vos couillonnades de changement d’heures… »
« Ouaip. Ben justement. Ça prouve bien que ces veaux la racontent n’importe quoi. Parce que si tu suis bien leur raisonnement, quand le soleil est au zénith c’est moins dangereux… Note, c’est logique. »
« Ah ? »
« Ben oui : si tu dois te brûler sur le poêle, autant le faire quand il est prêt à foutre le feu à ta baraque : si t’as un peu de bol ça cautérise en même temps… »
« Et le barbecue ? Il aime pas ça non plus ? »
« Non. Verboten, le barbecue. Cancérigène que c’est. »
« Cancérigène ? »
« Le crabe… »
« Ouche ! »
« Oui : ouche. Mais bon, ‘faut pas trop te tracasser hein : je vais continuer à en faire. Et des tas d’autres avec moi. T’auras tes restes de barbaque va, si c’est à ça que tu penses… »
« T’as pas peur du crabe ? »
« Si. Peur de mourir, non. Mais l’idée de la souffrance, avant, ça ne m’amuse pas trop… »
« Ben alors ? »
« Alors ? Écoute, si tu suis ces gens la tu ne vas plus mettre le nez dehors et plus rien bouffer. Ça ne t’empêchera pas de mourir, ni de souffrir avant le cas échéant… »
« … mais tu te seras bien fait chier ! »
« Tu sais que t’es un petit génie, toi ? »
« Oui. N’empêche, et les risques ? »
« Du jour où tu mets les pieds sur cette terre jusqu’à celui où tu la quitte tu n’arrêtes pas d’en prendre. Marcher, tiens, rien que ça… »
« Marcher ? »
« Tu t’es cassé la gueule combien de fois, avant de maîtriser le déséquilibre qui te permet d’avancer ? Ben tout est à l’avenant. »
« Ouais. Mais le type dans le poste parlait de com-por-te-ments à risque… »
« C’est le même djâle, hein ! Les comportements à risque, paradoxalement, sont le privilège de gens en bonne santé. T’as beau faire, c’est ainsi. C’est quand t’es malade que tu fais gaffe. Et encore. Non, c’est eux, qui sont pathologiques… »
« C’est des docteur, eh ! »
« Et alors ? C’est pas un être humain, un docteur ? Tu crois que ça échappe aux saloperies qui rendent les autres gagas, ou qui les font vieillir ? Tu crois que c’est au-dessus des trouilles qui minent le restant de l’humanité ? Des petites manies ? De l’hypocrisie et des lâchetés ordinaires ? Des ambitions ? Tu rigoles, ou quoi ? »
« N’empêche que t’en as un, de toubib… »
« Michel, c’est pas [un] toubib : c’est [mon] toubib. C’est une histoire de confiance. De [feeling], comme ils disent dans le poste. Le genre de truc mutuel que tu ne peux pas expliquer : c’est comme ça. Un peu comme en amour, si tu veux, sauf que là t’as pas les hormones qui te jouent des tours. Quoi que… »
« Euh… tu sais que tu me fais peur, toi, sur ce coup la ? »
« Bièsse ! Non, mais t’as beau faire : mecs ou gonzesses, tu ne t’entendras jamais avec quelqu’un qui te repousse physiquement. Pas vrai ? »
« Moi, Monsieur, je suis un adepte de la beauté intérieure ! »
« Faux cul ! Si rien ne t’attire chez l’autre, il aura beau être prix Nobel tu n’y reviendras pas ! On parie ? »
« Hum… non. »
« Ça n’empêche pas le respect… »
« … cette élégance du désamour, comme tu dis ? »
« J’ai dit ça, moi ? »
« Oui »
« Ah bon. Ben c’est joliment dit, non ? »
« Et tellement pertinent, not’ bon Maître ! »
« Bref, mon toubib me connaît assez pour savoir faire la part des choses au coup par coup. Et, surtout, c’est pas le genre à te faire des leçons de morale. C’est ça, tu vois, qui me casse les couilles chez tous ces hygiénistes hypocondriaques : leur manie de te faire la morale.
Y’a rien de plus aléatoire que la morale. Donne-moi quelques heures pour fouiller dans leur linge, et je te la foutrai en l’air en deux coups de cuiller à pot, leur morale… Y’a pas plus immoral que les moralistes… Comportements à risque ! Une liste de courses avec les leurs, de comportements à risque !»
« Ouf… t’es fâche ? »
« Non, pas vraiment. Dans une société de vieux, c’est normal. »
« Attends, je te suis plus la… »
« Allez, ouvre les yeux : on est au commencement du [papy boom] ! C’est plus les maternités, qui se remplissent, c’est les hospices. Et la vieillesse, comme l’épreuve, ça ne change pas un homme : ça renforce ses tendances originelles. Si t’es un sale petit con à sept ans, tu ne sera jamais qu’un sale vieux con à septante.
Même chose si tu fais dans ton froc chaque fois que l’instit’ fronce les sourcils ou que t’as pas ton avoine à l’heure pile.
À sept ans, tout est dit. Mon sourire en coin et mon regard par en dessous qui vrille derrière les façades, à sept ans je les avais déjà. Et déjà plus de principes. Juste quelques règles de base. »
« T’étais déjà un emmerdeur, quoi… »
« Si tu veux. Certains le voient ainsi. Et avec le temps, tu comprends bien que ça n’a rien arrangé. Je les vois venir, va, tous ces couillons. On s’enfonce pour trente ans dans une société de vieux cons frileux à qui tout fout la trouille. Et le côté hygiéniste, c’est rien par rapport au reste… »
« On est mal barrés ? »
« Ils sont mal barrés. Toi, dans ta légende, tu ne crains plus rien. Et moi, je bricole la mienne en sachant qu’il y a un prix à payer. Alors, tu comprends… »
« Je comprends que c’est pathologique… Tu peux rien faire comme tout le monde… »
« J’ai essayé, j’vous l’jure m’sieur l’juge ! Mais ça ‘marche pas. Et le plus beau du jeu, c’est que je n’ai jamais autant d’emmerdements que quand je veux faire comme tout le monde… »
« T’exagères pas un peu, là ? »
« Non, je t’assure. Quand je veux faire comme tout le monde personne ne me croit, et dans le même temps ça me fout mal dans ma peau. Donc, j’accumule les conneries et hop : en route pour la belle fête ! »
« T’es un marginal, quoi… »
« Même pas. Marginal, c’est un cirque comme un autre. »
« T’es où, alors ? »
« Juste entre les deux, probablement. Et c’est très ténu, comme espace de manœuvre. C’est pour ça que je te parle, que je parle aux arbres, aux nuages, aux étoiles… aux dieux… Ça me donne de l’air»
« Tes fou, quoi ! »
« T’es là, non ? »
« Ben oui… »
« Donc… »
« Donc, t’es pas fou. Mais t’es pas normal non plus. Si tu savais comme ça devient rare, quelqu’un qui nous cause… »
« T’es prêt à prendre note ? »
« Pour ? »
« Citation définitive… »
« Vas-y »
« La normalité, c’est de la médiocrité contagieuse ! »
« Oufti ! »
« Tu l’as dit, barbe à poux ! Allez viens, va, on va se taper un bon petit cigare de la Semois, là-dessus. Et puis ce soir je nous fais une entrecôte de Dieu le Père, bien saignante, dans un peu de saindoux pour mélanger les genres. Avec des patates et des haricots du jardin. Ça te parle ? »
« T’es bien, toi, comme toubib… »
« ‘Va pas le dire à tout le monde… »
« Ah oui, il y a un truc que je dois te dire ! »
« J’écoute… »
« Le chevreuil a demandé à te causer, quand t’auras le temps. »
« On le prendra, on le prendra… »
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