Qui es-tu Arduinna ?

Publié le par Patrick Germain

La déesse Arduinna se porte bien, par les temps qui courent. Reste à savoir de qui l'on parle, et quels concepts se cachent derrière cette Dame qui semble bien n'avoir jamais chevauché un sanglier. Pèlerinage aux sources.


On ne m'ôtera pas de la tête qu'il est particulièrement réjouissant de constater çà et là un retour en force d'Arduinna dépassant les cercles traditionnels d'artistes et d'érudits. La déesse tutélaire de l'Ardenne se porte bien, et l'on peut espérer que cette (re)découverte prélude à la diffusion d'une autre manière d'envisager notre rapport à l'environnement, au sens entier du terme.

Allons vers elle au pas d'un pèlerinage, étape après étape, et en ne perdant jamais de vue que notre connaissance du monde celtique reste très lacunaire, surtout lorsqu'il s'agit de spiritualité.


Il n'y a pas de dogmes, pas d'élus, pas de punis : il y a ce qui Est.

L'ARDENNE EN CES TEMPS-LÀ

Les premières mentions de la forêt ardennaise remontent à César et à Strabon. Le premier la décrit dans sa Guerre des Gaules : “ (...) il partit lui-même pour la guerre d'Ambiorix, par la forêt d'Ardenne, qui est la plus grande de toute la Gaule, et qui, s'étendant depuis les rives du Rhin et le pays des Trévires jusqu'à celui des Nerviens, embrasse dans sa longueur un espace de plus de cinq cents milles 

500 milles romains correspondent à environ 700 km !


Sans doute César n'est-il pas à une exagération près, et les cartographies de l'époque sont ce qu'elles sont. Mais l'importance stratégique et administrative des distances est telle qu'elles semblent généralement rapportées avec précision. De plus, César distingue bien cette forêt de la forêt hercynienne et, par les limites qu'il en donne, il montre qu'il ne la confond pas non plus avec la forêt vosgienne.

Pétrarque, au XIV siècle, la décrit encore : “ sombre et pleine d'horreurs „

OÙ SAINT REMACLE DÉPRIME

Pleine de mystères, aussi.

Car Hubert et Bérégise avaient eu beau implanter la foi chrétienne dans la contrée,  saint Remacle n'en avait pas moins retrouvé plus tard les croyances anciennes pleines de vigueur, ainsi qu'en témoigne son biographe, Hariger : “ Saint Remacle, saisi d'une douleur inexprimable, se hâta d'exorciser ces lieux infectés des erreurs de la gentilité, et il y fonda les deux abbayes de Stavelot et de Malmédy. Mais les dieux et les déesses païennes disparus, les fées, les sorciers et les magiciens vinrent aussitôt occuper la place. „


Bien fait ! Et ce n'est pas fini, mon pauvre ami !

Quant aux dieux et aux déesses, ne vous faites aucune illusion. Dans la majorité des cas les chrétiens, lassés, en feront des saints et des saintes. Saints et saintes qui ne sont finalement que des dieux de proximité quand ils ne sont pas, à l'instar de Brigitte de Kildare, la Grande-déesse soi-même.

Bref, ils sont toujours bien présents. La faute à Satan, diront certains.

LA “ RELIGION „ DES CELTES

On peut le voir ainsi. Et, ma foi, tant qu'ils ne font monter personne sur le bûcher...

Mais ne serait-ce pas plutôt “ la faute à une erreur d'aiguillage „ ? Car, qu'irait faire Épona au milieu du désert ? Au mieux y serait-elle accueillie avec une sympathie distante, minimum que l'on se doit de témoigner à la foi d'autrui pour autant que celle-ci agisse de même à l'égard de la vôtre.

Étranger à la notion de révélation, le dieu suprême des Celtes est plus immanent que transcendant. Inconnaissable, il est dans tout et tout est en lui. Il est partout et nulle-part. Tout est sacré, et rien ne l'est. Ce qui se soutient.


Pour compliquer encore les choses, il est établi que leurs contacts avec le monde Grec sont tout sauf anecdotiques et limités à des relations commerciales.

Tout ça laisse des traces. Des racines. Profondes.

Alors sans doute les druides que rencontreront les premiers missionnaires chrétiens n'ont-ils plus grand-chose à voir avec ceux rencontrés par César, lesquels étant eux-mêmes l'ombre de ce que furent leur aînés. Et nombre d'indices laissent présager qu'il y avait un monde entre la perception “ religieuse „ des élites et celle du peuple.

Il n'en reste pas moins que même si l'on peut être d'accord sur le fond, on ne croit pas de la même manière dans les mêmes choses et les mêmes dieux lorsqu'on vit sous la pluie au milieu de forêts immenses ou sous le soleil au milieu d'un désert.

ARDUINNA

C'est à ce point vrai que certaines divinités celtiques omniprésentes chez certains peuples sont totalement absentes chez d'autres, ou présentes mais sous une autre forme.

En fait, les Celtes n'avaient pas de religion au sens ou nous l'entendons actuellement. Ce qui n'empêche pas leurs divinités d'être bien vivantes, dans cette Europe christianisée (sur le tard, dans bien des cas*) et non pas chrétienne comme d'aucuns voudraient le faire accroire**.

Comment venir à bout de dieux qui sont partout et nulle-part ? En empêchant les sources de couler ? En rasant les forêts ? En concassant les rochers ? Les tenants des religions plaçant l'Homme au centre de l'Univers ont bien failli y arriver. Mais, là, ils commencent à se poser des questions...


Arduinna est donc toujours bel et bien là même si, historiquement, on sait peu de choses d'elle.

La forêt d'Ardenne reste impressionnante de nos jours et, par quelque point qu'on l'aborde, l'Ardenne se présente comme une masse sombre sur l'horizon. Tout ça n'était que plus prenant  encore par le passé, comme on l'a vu plus haut.

Lieu puissant, difficilement pénétrable, couvert de forêts entrecoupées de fanges et de vallées profondes, abondant de sources dont bon nombre possédant des vertus thérapeutiques, c'est tout naturellement que le Celtes ont divinisé la Noire, ont divinisé Ar Duenn.

Arduinna était identifiée bien davantage qu'elle naissait. Et il n'y en avait pas trente-six. Il n'y a donc bien qu'une seule Ardenne. Vu ? :o)

PAS DE SANGLIER POUR ARDUINNA ?

D'aucuns en font une divinité locale. Faut il s'entendre sur ce que l'on appelle une divinité “ locale „.

Car si les peuples celtiques ne sont pas ou plus des peuples de la Déesse-Mère, celle-ci reste bien présente dans leur panthéon. Et tout porte à croire que lorsqu'elle n'apparaît pas en pendant manifeste d'un héros/dieu masculin, la déesse féminine est systématiquement un avatar de la Déesse-Mère.

Arduinna possède donc toutes les caractéristiques d'un avatar, d'une forme particulière de la Grande-déesse au même titre qu'Épona ou Macha, par exemple.


Ou comme les “ Trois Vierges „, forme trinitaire évidente puisque la Grande-déesse était à la fois la mère, l'épouse et la soeur des dieux principaux. Tout ça évitant finalement, au moins moralement, une série d'incestes tous azimuts rencontrée ailleurs...

Soit. Pour en revenir à Arduinna, on ne possède pas de représentation de celle-ci, à ma connaissance et à ce jour. Ce qui n'a rien d'étonnant : pourquoi vouloir représenter un “ dieu „ qui est Tout et donc présent en tout***? Une feuille, un symbole, suffisent, et les Celtes excellaient dans l'abstraction.


Comme bon nombre d'Ardennais sans doute, je possède une reproduction de ce que certains persistent à présenter comme une effigie de  “ Dea Arduinna „. En fait, il s'agit d'une Diane montée en amazone sur un sanglier, acquise à la fin du XIX° siècle par le musée de Saint-Germain-en-Laye. Ce pourrait avoir été une enseigne militaire.

Ceci dit, ce qui est faux d'un point de vue archéologique peut être vrai sous l'angle “ théologique „ : s'il vous plaît à y trouver une figuration d'Arduinna conforme à votre perception de la déesse, personne n'a rien à vous dire.

Un autre dieu de l'Ardenne, masculin celui-la, est  identifié avec une quasi certitude depuis le jour qu'une croix lui a poussé entre les bois. Comme quoi...**** Mais ça, c'est une autre histoire.

À bientôt, Pèlerin !

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Notes

*Religion officielle de l'Empire romain (en déconfiture) à partir de l'an 381 de l'ère chrétienne, le christianisme mettra près de mille ans pour s'imposer – extérieurement en tout cas, et pas souvent au sens figuré – à l'ensemble des populations européennes.

(L'expansion du christianisme en Europe (600-1300)
Carte Hachette Multimédia)


** Il est patent que l'unification de l'Europe, en tant que fait culturel bien davantage que politique il est vrai, était déjà une réalité à l'époque du rayonnement celtique.

Constater que le christianisme soit un élément déterminant de l'histoire européenne est une chose, affirmer qu'il en soit le fondement est un non-sens portant le sceau de tous ceux qui, à travers les siècles, ont bien davantage servi les intérêts de l'Eglise – du pouvoir - que ceux de la transcendance prônée par son instigateur supposé.

De ceux-la même qui sont infoutus de perçevoir les motifs profonds de leur échec, car c'en est un. L'accumulation de mensonges, et la violence des moyens employés pour les imposer à des peuples dont les mentalités sont imprégnées par autant d'éléments étrangers au monde moyen-oriental, ayant nui bien davantage qu'un supposé “ complot judéo-maçonique „ et autres fariboles.

En s'éloignant du christianisme politique, les européens sont bien davantage en quête d'une spiritualité authentique dont les formes correspondent à sa culture, que dans le déni. “ Dieu „ n'est pas mort : il sort de la douche, voilà tout... pas mal ça... © ... ;o)

Et pour ce qui concerne plus spécifiquement le thème de cet article, ces quelques lignes tirées du travail de Bruno Dumézil ne manquent pas d'intérêt :
“ Pour nos mentalités issues de la philosophie des Lumières, la conversion forcée ressemble à un vieux démon plus ou moins exorcisé. Comment penser que l’on puisse réellement obliger quelqu’un à croire contre son gré ? Le sentiment religieux nous paraît incontrôlable, peut-être parce que nous avons établi une frontière claire entre le rite et la croyance : la violence peut obtenir une participation à une cérémonie, mais en aucun cas l’adhésion à une foi nouvelle. Il semble donc naturel que dès que la menace s’éloigne, les « convertis de force » expriment à nouveau leur sentiment personnel et retournent à leur culte antérieur. „

Quant à l'épouvantail de l'islamisation... laissez-moi rire.

Non, non, Benoît, à moins de réactualiser la Sainte Inquisition, ton pouvoir a perdu une partie que la transcendance, seule, peut gagner. Mais croyez-vous seulement à la transcendance, toi et tes troupes de choc, figés dans le seul état d'Europe qui ne soit pas une démocratie ? Entre Paul et Jean, il y avait un choix à faire : vous avez pris la mauvaise option...

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Ce qui tendrait à expliquer par ailleurs que les Celtes tardifs aient adopté Jésus sans problème : tout étant en Tout, Tout est en tout et donc en tous. Nous sommes donc effectivement, tous, des incarnations de/du dieu.

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À se demander si tout ça n'a pas été fait expressément... n'oublions pas qu'un fort courant celtique a marqué le christianisme, et qu'il y est toujours présent...

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Créative Commons Licence

Cet article est la version revue et augmentée de celui que j'ai écrit pour le webzine Médiardenne.

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Sources

Wikipedia
www.france-pittoresque.com
Jean-Louis Bruniaux : “ Les Druides – des philosophes chez les barbares „ - Le Seuil – 2006 – ISBN 2.02.079653.8
Gerald Messadié : “ Histoire naturelle de Dieu „ - Robert Laffont – 1997 – ISBN 2-221-07988-4
Henri Gratia : “ Au Coeur de l'Ardenne mythique „ - Weyrich – 2002 – ISBN 2-930347-10-4
Le Robert Historique de la langue française
“ Les Celtes „ - collectif chez EDDL éditeur – déjà cité sur Mediardenne, voir articles “ Celtes „.

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Iconographie – sauf mention contraire – Patrick Germain, y compris la céramique figurant Épona

Publié dans Celtiques

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Denis Fraison 05/01/2011 01:13



  Je suis Ardennais de France et m'interesse au Gaulois depuis de nombreuses années.Je crois savoir effectivement que les Eburones et les Trevires se partageaient les Ardennes.Sur la
Meuse,en Belgique,au Sud des Condruses,vivaient les Segnes,probablement jusque vers Charleville Meziere.Entre Florenville et Arlon,vivaient les Pemanes.Ces deux petites tribus étaient clients des
Trèvires.Au Sud de la Meuse,on ne devait pas être trés loing du territoire des Rèmes et probablement des Woncqs autour du village actuel de Woncq.Deplus dans le coin,se trouvait
Noviomagum(Nouvion sur Meuse).De quelle tribue dépendait cette ville?Des Archéologues ont cherché des indices à Mezieres.ou Indutiomar,dans la Guerre des Gaules aurait été décapité.En lisant ce
passage et en etant à cet endroit,on peut vraiment bien s imaginer que c est là


  Voila une petite partie de ce je connais.Vous avez l air de savoir pas mal de choses égualement.Peut être pourions nous échanger des connaissances.Denis



gg 09/02/2009 22:42

tu te négliges....bises !

Patrick Germain 10/02/2009 11:28


... c'est celui qui le dit qui l'est... nananèèère :-p


gg 09/02/2009 21:20

garde-toi des articles pour ton nouveau site !

Patrick Germain 09/02/2009 22:38


... arf... ce blogue est un peu un laboratoire, aussi, dorénavant. Qui me permet d'évaluer la vitesse de croisère idéale, le retour de certaines thématiques etc. Qui permet aussi à un webmestre
éventuel d'évaluer les besoins, les moyens à mettre en oeuvre. Si je me lance dans quelque chose de neuf, ce ne sera pas au pif ... j'ai déjà donné :o) Ceci explique cela...