Hora, le Cheval de Bon-Secours

Publié le par Patrick Germain

Ce n’est un secret pour personne : avant sa conversion miraculeuse, saint Hubert n’était pas un saint. Il en va souvent de la sorte, soit dit en passant. Ainsi donc, lorsqu’il se retrouva devant saint-Pierre pour faire les comptes, notre Hubert ne fut-il pas un peu gêné aux entournures lorsque le maître des clefs lui fit le décompte des labours saccagés lors des grandes chasses : tant par-ci, tant par-là, il y en avait pour un fameux paquet d’épautres. Sans compter un autre paquet. De jurons, celui-la, proférés par les manants lorsqu’il s’agissait de remettre de l’ordre dans la campagne une fois Hubert et ses compères rassasiés. Pas sérieux, tout ça. Du tout du tout.

Bref, il allait bien falloir trouver une solution à cette histoire. Une compensation, tout au moins. Faute de quoi, le Patron avait été formel : “ tintin pour l’auréole ! „

Pas simple. Eût-il été bouddhiste ou quelque chose du genre, Hubert se serait retrouvé réincarné en manant pour lui faire les pieds. Mais ce genre de chose n’ayant pas cours chez saint-Pierre…

“ Ceci dit, osa Hubert, j’aurais bien une petite idée mais… „ “ Bah, dites toujours „, répondit saint-Pierre. “ Bien. Si vous avez le décompte de mes chasses, vous avez aussi, par le menu, le détail de tous ceux qui y participèrent ? „ “ Certes, dit le portier, mais n’allez pas m’inventer de faire payer vos pots cassés par un de vos joyeux compère : leur temps viendra, s’ils ne sont pas déjà en train de macérer au purgatoire, ou plus loin encore… „ “ Non pas, non pas, poursuivit Hubert. Mais s'il était question de Hora, mon cheval ? „

Saint-Pierre se gratta un moment la tête : l’idée n’était pas mauvaise en soi, et ce cheval bienveillant ne ferait pas désordre au pays d’Ardenne encore sous le charme d’Épona, la déesse-jument. Hubert s'était déjà chargé du cerf, alors, tant qu'à faire... Restait à savoir ce qu’en pensait Hora lui-même.

Sitôt convoqué, voici Hora devant saint-Pierre et son ancien maître, auquel il adressa à peine un regard : en bon ardennais, Hora avait la mémoire tenace et les cicatrices de coups d’éperons chatouilleuses. Et quel bel animal, dont la luisante tunique noire aux extrémités blanches faisait saillir une puissante musculature soutenue par un pied assuré. Un vrai seigneur !

Quant à savoir s’il était d’accord pour retourner sur terre : “ Sur terre ? Jusqu’à la fin des temps ? „ Saint-Pierre, bien que redoutant quelque rebuffade, n’en était pas moins déontologiquement tenu à la plus stricte honnêteté, aussi ne faut-il pas le dernier étonné lorsque le Hora, mis au fait, accepta.


À une seule condition : “ C’est d’accord. Et plutôt deux fois qu’une. J’irai donc réparer les bourdes de l’autre saisi. Mais on ne change pas d’avis, hein ! Je n’ai aucune envie de m’en retourner supporter les grands airs des ânes, boeufs et autres agneaux dans vos saintes pâtures, moi. On n’aime guère ce qui est remuant, chez vous ! Ce qui est dit est dit ! Et cochon qui s'en dédit !„

Et sans attendre, Hora se lança d’un bond vers la terre d’Ardenne. Mieux. Pour être bien sur que pas même un saint ne viendrait le rechercher, il choisit pour lieu d’élection les terroirs du Nord, où de profondes vallées entrecoupent de rudes terres, froides, humides et couronnées de fanges.

C’est là, le plus souvent, qu’il remet les égarés sur le bon chemin, laboure les terres ou rentre les récoltes menacées par l’orage lorsqu’un brave censier risque de tout perdre. Et même si les temps ont changé, il n’est pas rare d’entendre encore de nos jours évoquer Hora - “ le Cheval de Bon-Secours „ - lorsqu’un mystérieux hennissement retentit dans la nuit, prélude à quelque bonne fin d’une affaire pourtant mal engagée.

Et Bayard, là-dedans, me direz-vous ? Rien à voir. Ou si peu. Enfin, on ne sait pas trop. Car, à chaque fois que la question revient sur le tapis, retentit le rire d’Épona. Allez savoir…

Publié dans Légendes ardennaises

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gg 23/02/2009 18:33

Il y a une légende dans les Fagnes du Nord-Est, qui parle d'un cheval et d'un cavalier survolant la lande autour de Puwervelt, par les nuits venteuses. Les habitants du coin le nommaient le Tringensmenschen.Mon père m'a raconté que les derniers habitants connus de Reinartzhof, hameau aujourd'hui abandonné dans les années 50 si ma mémoire est bonne, s'enfermaient chez eux lorsque le temps tournait à la tempête car ils prétendaient entendre les henissements et les chaînes du fameux cheval.Cela ne remonte pas à des siècles mais à seulement quelques dizaines d'années...

Patrick Germain 23/02/2009 19:46


Salut GG,
merci pour cette  légende qui, toutefois, évoque davantage les Chasseurs maudits et autre "Chasses infernales". Je vais faire des recherches dans mes bouquins, car cette thématique commune à
toute l'Ardenne serait intéressante à développer sur base d'une source à mon avis peu connue. Si tu en apprends davantage de ton côté, ne manque pas de faire signe !
Belle (...) histoire, aussi, que celle de Reinartzhof... je note, je note ;-)