S'il n'en demeurait qu'un

Publié le par Patrick Germain

Je me suis souvent demandé (outre : "pourquoi les roses de l'été étaient arrachées par milliers...") quel texte, de quel auteur, j'emporterais sur une île déserte. Question idiote en soi, me disais-je alors fort à propos, puisque nous sommes tous des îles désertes voguant plus ou moins de concert sur le magma du temps qui passe.

Il s'agit donc, CQFD, de savoir quel texte m'imprègne le plus, ici et maintenant, en déduisais-je dans un élan de logique qui m’impressionne encore.

Or donc, si c'était un bouquin ? Sans nul doute serait-ce "Le Hussard sur le toit" (de Jean Giono, oui). Et je jouerais mon joker, feintant comme une bête, en citant "Jonathan Livingston le Goéland" pour livre de chevet. Ce qui n'est pas la même chose, convenez-en,  en empruntant les chemins de ma mauvaise foi bonnecausale. De la poésie, je retiendrais l'oeuvre de Paul Eluard. Dans la Pléiade, bien entendu.

Mais s'il ne m'était donné de n'emporter qu'un texte, un seul, ce serait celui-ci :

La mémoire et la mer

"La marée, je l'ai dans le cœur
Qui me remonte comme un signe
Je meurs de ma petite sœur,
de mon enfance et de mon cygne
Un bateau, ça dépend comment
On l'arrime au port de justesse
Il pleure de mon firmament
Des années lumières et j'en laisse
Je suis le fantôme jersey
Celui qui vient les soirs de frime
Te lancer la brume en baiser
Et te ramasser dans ses rimes
Comme le trémail de juillet
Où luisait le loup solitaire
Celui que je voyais briller
Aux doigts de sable de la terre

Rappelle-toi ce chien de mer
Que nous libérions sur parole
Et qui gueule dans le désert
Des goémons de nécropole
Je suis sûr que la vie est là
Avec ses poumons de flanelle
Quand il pleure de ces temps là
Le froid tout gris qui nous appelle
Je me souviens des soirs là-bas
Et des sprints gagnés sur l'écume
Cette bave des chevaux ras
Au raz des rocs qui se consument
Ô l'ange des plaisirs perdus
Ô rumeurs d'une autre habitude
Mes désirs dès lors ne sont plus
Qu'un chagrin de ma solitude

Et le diable des soirs conquis
Avec ses pâleurs de rescousse
Et le squale des paradis
Dans le milieu mouillé de mousse
Reviens fille verte des fjords
Reviens violon des violonades
Dans le port fanfarent les cors
Pour le retour des camarades
Ô parfum rare des salants
Dans le poivre feu des gerçures
Quand j'allais, géométrisant,
Mon âme au creux de ta blessure
Dans le désordre de ton cul
Poissé dans des draps d'aube fine
Je voyais un vitrail de plus,
Et toi fille verte, mon spleen

Les coquillages figurant
Sous les sunlights cassés liquides
Jouent de la castagnette tant
Qu'on dirait l'Espagne livide
Dieux de granits, ayez pitié
De leur vocation de parure
Quand le couteau vient s'immiscer
Dans leur castagnette figure
Et je voyais ce qu'on pressent
Quand on pressent l'entrevoyure
Entre les persiennes du sang
Et que les globules figurent
Une mathématique bleue,
Sur cette mer jamais étale
D'où me remonte peu à peu
Cette mémoire des étoiles

Cette rumeur qui vient de là
Sous l'arc copain où je m'aveugle
Ces mains qui me font du fla-fla
Ces mains ruminantes qui meuglent
Cette rumeur me suit longtemps
Comme un mendiant sous l'anathème
Comme l'ombre qui perd son temps
À dessiner mon théorème
Et sous mon maquillage roux
S'en vient battre comme une porte
Cette rumeur qui va debout
Dans la rue, aux musiques mortes
C'est fini, la mer, c'est fini
Sur la plage, le sable bêle
Comme des moutons d'infini...
Quand la mer bergère m'appelle"

Ça décoiffe, n'est-il pas ? Rien à jeter. Pas une ligne, un mot, une rime. Rien. Alors, "art mineur" que la chanson ? Souvent, sans doute... Car c'est bien d'un texte de Léo Ferré, avec lequel je vous laisse en tête à tête, dont il s'agit.


Publié dans Déférences

Commenter cet article