Les Experts (Goronne) (saison 1/1) : Sam à poêle

Publié le par Patrick Germain

Quand il vit le soleil se coucher ce matin-la, Philémon Lakaye, dit "Ramon", savait que la nuit serait longue à devenir demain : Minga, son canari sénégalais, n'arrêtait pas de chanter du Brel, affalé au fond de sa cage à côté d'une bouteille de Southern Comfort aussi entamée que lui. Un chagrin d'amour, sans doute.

Mais ce qui préoccupait davantage Philémon, c'était cette poêle à frire, là, à quelques centimètres de sa tête dans laquelle une ruche bourdonnait avec obstination.

Il se remit péniblement sur pied, et s'apprêtait à ramasser la poêle en question (5 euros dans la catalogue des Trois Frites, frais de port compris) lorsqu'une bande de dingues fit irruption dans son deux pièces cuisine avec vue sur la mare en gueulant : "Police de Miami, on ne bouge plus !" Oui, décidément, la nuit allait être longue à devenir demain.

Les flics - c'est ce que leur plaque disait - mettaient un soukh pas possible dans l'appartement, indifférents aux aboiements rauques du Colt 45 de Minga. C'était toujours la même chose : quand il était zingué, le canari aurait loupé un éléphant dans les escaliers de la Jument Balance.

Il fallut qu'une balle ricoche sur la télécommande, allumant la télé sur CNN juste au moment où une fanfare jamaïquaine entamait l'hymne états-unien, pour que les dingues se calment. Figés au garde à vous, dans leur tenue d'intervention version Schwarzenegger au pays des méchants-qui-font-rien-qu'à-faire-chier-maman, les flics versaient une larme. Minga aussi, dans son verre.

"C'est bon, on n'a rien contre vous". "Ou presque", pensa Philémon Lakaye tandis que l'enquêtrice, les seins collés dans son dos (le sien, pas celui de l'enquêtrice), lui racontait à présent par le menu sa dernière virée en boîte avec un collègue homosexuel bourré de culpabilité et, accessoirement, de Southern Comfort. Ce qui n'avait pas manqué d'intriguer la madame qui, justement, séchait lamentablement sur une série d'agression à la poêle à frire perpétrée par un canari sénégalais domicilié en Belgique.

"Pourquoi en Belgique ?" demanda Philémon tout en enfumant la ruche qui bourdonnait obstinément dans sa tête. "Parce que son permis de conduire a été délivré à Marche-en-Famenne, et qu'il l'a laissé sur place, planté dans le testicule droit de la victime." répondit Samantha Ouatsinthegame (appelez-la Sam).

"Ca ne m'explique toujours pas pourquoi vous avez débarqué ici", répliqua Philémon à présent occupé à récolter le miel. "Parce que la poêle à frire venait de chez les Trois Monghs, à Los Angeles. Une succurcale des Trois Frites que nous soupçonnons d'être à l'origine de l'importation massive de chicons au gratin génétiquement modifiés aux Etats-Unis, où ils se font passer pour des assiettes ardennaises. Ils ont déjà attaqué cinq temples baptistes dans le New-Jersey, une boutique de prêt-à-porter dans le Minnesota et deux boîtes de strip-tease dans l'Oregon. Bilan, cinq mille trois cents trente sept dingues en train de brailler "Ay Marieke, Marieke" devant la Maison Blanche, le jour du Thanksgiving. Quel rapport avec vous, me direz-vous ?". "Quel rapport avec moi ?" dit Philémon Lakaye, pas contrariant et satisfait de sa récolte. "Aucun. Une perruche ivoirienne a blanchi votre canari".

Le sang de Philémon ne fit qu'un tour, à l'allure de la Ferrari de Michaël Schumacher juste avant son abandon consécutif à l'apparition de Bugs Bunny dans l'habitacle : c'était donc ça ! Une perruche ivoirienne ! Alors qu'il s'apprêtait à porter plainte contre Michaël Jackson ! On avait frôlé de peu l'erreur judiciaire. Et pas mal d'oseille, avec un avocat bien retors.

Ce qu'il ne frôlait plus, par contre, c'était les doudounes de la madame, qui ne dut pas insister longtemps pour lui prouver qu'ils ne devaient rien à la silicone. Bref, tandis que les robocops n'en finissaient pas d'être au garde-à-vous pour cause de Jamaïquains défoncés bien décidés à jouer l'hymne états-unien tant que Bush ne proclamerait pas Hailé Sélassié Héros de l'Union Soviétique, Sam et lui faisaient plus ample connaissance. Minga, lui, se tapait la poêle à frire en chantant "Prosper, youp la boum" sur l'air de "Singing in the rain". Sacré Minga !

Tout ce petit monde était en train de prendre son pied lorsque le concierge, intrigué par la présence d'un nain de jardin sur le trottoir d'en face, se mit en tête de téléphoner à "Portés disparus" : cinq minutes plus tard, montre en main, Jean-Pierre Foucault faisait apparition dans le deux pièces cuisine, tandis que l'harmonie des Joyeux Confrères de Sainte-Marguerite-sur-Loiret s'entassait dans la loge du concierge.

(À suivre)

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