Lettre ouverte à mon cher candidat (1)

Publié le par Patrick Germain

Cher(e) candidat(e),

j'ai décidé de voter pour vous, aux prochaines élections : si je ne crois plus dans la politique, j'estime en effet que le(s) combat(s) d'arrière-garde que vous menez doivent l'être. Le contraire ouvrirait toute grande la porte aux extrémistes. Et il n'en manque pas.

Sans doute ceux-ci sont-ils aussi largués que vous. Mais, à l'instar des dinosaures, leur disparition ne se fera pas en deux coups de cuiller à molécules et, en attendant, leurs capacités de nuisances resteront redoutables.

Ceci étant dit permettez-moi, cher candidat, d'exposer les motifs de mon désintérêt pour la chose politique au sens commun du terme.

Sauf le respect que je vous dois, je suis en train de me demander si vous n'en avez pas raté un. Celui de la science et des technologies qui, de gré ou de force, nous contraignent à inventer de nouvelles manières d'aborder la politique au sens étymologique.

Réfléchir, concevoir le monde, à la manière des Lumières, a-t-il encore un sens à l'heure ou tout ou presque de ce qui fut l'environnement propice à l'éclosion de ce courant est devenu obsolète ? Et je n'ose évoquer ceux d'entre vous pour lesquels tout se résume à un divin éternuement codifié dans des livres, avec un «L» révélateur d'une relation complexe à l'image du père.

Le fonctionnement des institutions, leurs capacités de réaction, d'adaptation, peuvent-ils raisonnablement aller au pas de Diderot ou de Jefferson à l'heure d'Internet, du génome et de la physique quantique ? La réponse est non. Sans équivoque.

Voulez-vous, dans ce contexte et fut-ce à juste titre, légiférer ? Vous voici parlant d'hier à des individus qui sont déjà demain.

Voulez-vous, dans ce contexte, imposer un «enseignement de la réussite» ? Quelle réussite ? Sur quels principes ? Ceux qui flinguent à qui mieux mieux les cours favorisant l'acquisition d'un sens critique ? Alors que celui-ci est déterminant pour bien aborder le monde dans lequel nous vivons ? À ce régime, ne vous étonnez pas si, avant longtemps, le bon peuple se remet à brûler joyeusement les inconscients qui osent proclamer que la terre est ronde et tourne autour du soleil !

Et que mes chers amis ultra-libéraux (dinosaures parmi les dinosaures) ne s'y trompent pas : leur «révolution» n'est jamais qu'une tentative désespérée de Restauration. Est-il en effet chant plus bellement désespéré que celui des Majors et autres nains de Redmond dépassés par la manie du gratuit développée sur la Toile ? Ça n'allait pas durer, qu'ils disaient. De fait : de l'écriture à la mise en place de ce texte en passant par les différents niveaux de fonctionnement de ma machine, je n'aurai pas dépensé un centime, hors les frais de connexion. C'est dire si ces pauvres débiles, tout bourrés de fric plus ou moins légalement volé qu'ils soient, savent où ils vont. Et, à fortiori, où nous allons.

Autrement dit : le monde bouge plus vite que ceux qui sont sensés l'organiser ! Et il est trop tard, si atroces soient les moyens mis en oeuvre, pour imposer un retour en arrière.

En un mot comme en cent, cher candidat, vous n'avez pas plus de pouvoir que le capitalisme triomphant (forme terminale du capitalisme, issu des mêmes Lumières) n'en a dans les faits.

Une différence, pourtant. De taille : derrière le masque d'un capitalisme dont ils se foutent comme de leur première culotte, avancent des mafieux bien propres sur eux, escortés par autant de mercenaires en blouses blanches dont il ne faut pas être grand clerc pour comprendre à quel point ils disposent d'un certain ascendant – si ce n'est un ascendant certain – sur vous.

Vous êtes écologiste ? Et alors ? Quand ce serait le cas - ce qui n'est pas gagné d'avance - outre la désespérante lenteur de vos réactions, n'est-ce pas vous que j'ai entendu sortir d'un chapeau soigneusement préparé à votre intention, et sans en étouffer, une notion aussi dénuée de sens que celle de : «développement durable» ?

Il est désormais inconcevable qu'un gouvernement démocratique, quel que soit son niveau, se prive du soutien actif de la science et de la philosophie, sans lesquelles toute décision est obsolète et intraduisible au moment même ou elle est envisagée.

Et, quoi qu'en pensent les plus réactionnaires de leurs dirigeants, il en va de même pour les entreprises. Plus que jamais, sans doute : «Il voit bien, celui qui voit loin».

Les laboratoires d'un profond renouveau scientifique, moral, philosophique etc. sont en ébullition. Il vous faut vous y intéresser de près, cher candidat. Faute de quoi les combats d'arrière-garde que vous menez utilement auront été vains.

D'accord : pas de bol pour vous, vous êtes tombé dedans à un moment charnière où il vous faut regarder de tous côtés avec compétence, en sachant bien vous entourer, et en étant soumis à toutes les critiques. Mais n'est-ce pas la l'essence de votre vocation ? Celle qui fait que je vous respecte, vous et vos pairs ?

Bon courage, donc, cher candidat.

PS : quand j'écris «philosophes», faut-il préciser que ce n'est pas aux comiques troupiers télévisuels que je pense ?

Publié dans Ca barde !

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