Froidmont

Publié le par Patrick Germain

Froidmont est sous la boue. C'était prévisible, mais va faire admettre à ces ingénieurs de Bruxelles ou de Namur qu'ici c'est ici. Que l'Ardenne c'est pas le Plat Pays.

En attendant, la boue a tout ravagé par la vallée du Noir Ru, cette nuit.

À quatre, qu'ils ont débarqué ! Quatre pingouins en costard, pas contents d'être dérangés pendant les vacances par ces connards d'Ardennais qui avaient encore rêvé. Là, ça fait trois heures qu'ils courent comme des poules sans tête dans tout le village, avec le bourgmestre et le commandant des pompiers à leur cul : « pas possible, pas possible... » « événement ponctuel... » « pas possible, pas normal... » « vous comprenez, Monsieur le bourgmestre, les circonstances... » « l'érosion ».

Tiens, ça va encore être la faute des cultos, tu vas voir ! Irresponsables, les cultos ! Pas comme les petits génies qui ont asphalté quinze hectares de zone industrielle sur les Hauts de Froidmont, et tout prévu ! Cinq ans que les poissons se promènent le ventre en l'air à chaque coup de chaleur. Cinq ans que les caves sont inondées à chaque grosse pluie, et trois que le Moulin Masson est à vendre. Mais ils avaient sans doute aussi prévu que le problème se réglerait tout seul : le moulin est noyé dans deux mètres de boue, et le pignon amont sur sa panse ! Si le blanc bec à la farde Atoma répète encore une fois que : «  ce n'est pas possible », je sens que je vais lui mettre une grande main sur la gueule !

En attendant, on va se retrouver en « zone de calamités ». Ce qui veut dire qu'on va tout devoir relever à nos frais, et voir ensuite. Le grand Michaux pleure devant sa maison : « ensuite », pour lui, c'est tout vu. Deux ans qu'il est au chômage et se fait crever à faire trente-six boulots en noir pour payer les traites. Là, il est foutu. Mais ça, on s'en branle, au bureau d'études Mes Couilles, et à la dix-huitième Sous-direction des Aménagements de Mes Fesses ! Bien le diable s'il n'y a pas quelqu'un pour aller gratter dans ses comptes, en plus, au grand Michaux !

Le vieux Noirhomme l'avait bien dit : « Ils prendront tous les défauts du capitalisme et tous ceux du communisme pour nous en faire un paquet cadeau ! ». Bingo !

Maillard, lui, c'est plus saignant : depuis ce matin, il gueule qu'il va ressortir les armes du parachutage de juillet 44 de leur graisse, et aller rendre visite au Ministre. Si j'étais le corniaud à côté du blanc bec à la farde Atoma, j'arrêterais de sourire bêtement : l'an dernier, la chasse du directeur de la Compagnie Fermière des Eaux a été vidée, et trois hectares de belle futaie pourris par des éclats de grenades. Nous, on sait pas qui. Mais on se doute un peu du pourquoi : ne jamais surenchérir sur quelqu'un qui veut un terrain, surtout quand on n'est pas du coin !

Tu vois, c'est chaud, ici. Et si tu y ajoutes un paquet de bonnes femmes et de mômes hagards, crottés de la tête aux pieds, en train d'essayer de sauver ce qu'ils peuvent, tu devines que ça risque de ne pas refroidir avant un bout de temps.

Et moi ? Bah, moi, tu sais... Là-dessus, j'y vais : il me faut aller porter de la térébenthine à quelqu'un du village...


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