Car j'ai silences à vous dire...

Publié le par Patrick Germain

Petit préambule : le texte qui suit sera lu le samedi 12 juin dans le cadre de l'Avouerie d'Anthisnes, théâtre pour l'occasion d'une "Journée des Nutons" proposant diverses activités au nombre desquelles le "Premier Congrès de l'Académie Internationale et Intersidérale des Nutons". Le décor est planté. Mais que nul ne s'y trompe : lorsqu'il s'agit de Nutons, de Massotais, de telles réjouissances vont rarement sans quelque mise au point venues de l'On-ne-sait...

"À tous, saints et voyous, nobles Dames et ribaudes, présents et oyant au “Premier Congrès de l'Académie Internationale des Nutons„ : salut !


Ainsi retenu au Bailliage de Lierneux suite à la parution de mon dernier forfait poétique en date, plût au Roi des Nutons de se faire l'interprète fidèle de mes propos. Fidèle, et sensible.


Car j'ai silences à vous dire.


Silences.


Silences dans le tumulte des orgueils déployés comme autant de vaines bannières dans le murmure obstiné du temps qui passe, renvoyant les humains au sens de leurs argiles et toute certitude au tombeau.


Silences dans le vacarme des logorrhées, égales vanités de vaniteux prêcheurs servant vaines idoles aux socles fissurés.


Silences dans l'assourdissant va-et-vient des cloportes dans les coursives d'une nef en détresse, s'affairant à sauver ce qui va les noyer plus lourd sera le lest.


Silences dans l'hystérique hurlement d'hystériques Croisés de causes toujours neuves et toujours assassines quand leur temps est venu de mettre bas les masques.


Silences ! Silences ! Silences !


Je vous écris d'un Val perdu que ceux que l'on dit fous ont sauvé du saccage, eux autres paraît-il présentant un danger pour les monts et merveilles d'une que l'on appelle chez les soit-dit sensés : “la civilisation„. Celle qui convertit les nuages en poison, qui se chauffe aux oiseaux, salit les idéaux, et renie l'Or potable pour adorer l'or dur.


Celle qui nous a tant et si bien asservis qu'à l'instar des enfants battus nous la supplions de ne point cesser de nous avilir. Jusqu'à plus soif. Jusqu'à plus vie.


Je vous écris d'un Val paisible, comme on écrirait d'un miracle, comme déjà parti sur d'autres vibrations on pourrait délivrer leur musique, leur chant, à ceux-la en attente de s'y baigner un jour.


Silences.


Silences d'arbres, de rochers. Silences de renards, de castors et de cerfs. Silences de rivière bondissant ses écumes sur les berges mouvantes. Silences du tonnerre, silences des béliers du Grand Vent de Fraiture quand il conte aux vieux hêtres d'Ardenne les colères d'Armor, la sœur lointaine. Silences fraternels d'osmoses et qui même en puissance ne racontent qu'eux-mêmes : silences.


De ces silences menacés.


Aux dires du Petit Peuple réfugié des plaines, il me vient l'étrange nouvelle que ceux-la même qui l'ont tué chez eux sont partis sur sa trace pour trouver, disent-ils, quelque réconfort aux heures creuses. Pour trouver un peu de ce singulier silence qui se transforme en brouhaha sitôt les silences perçus.


Ça s'appelle tourisme, mais ça se garde bien de dire son prénom : “de masse„. C'est, clame-t-on, un “bon créneau„. Mais créneau rime avec assaut.


Il a frappé, déjà : les dégâts sont visibles autour de quelques lieux désormais asservis, châtrés de leur essence. Mais qu'importe cela. Mémoires dépassés, et valeurs impossibles à mettre en statistiques : il faut manger, pas vrai ? Manger plus, et sans cesse. Dévorer. Et détruire au passage tout ce qui peut faire écho aux hurlements de ces silences qui font peur, qui prêtent à penser hors du prêt-à-penser. Tellement inutiles. Tellement dangereux.


Je vous écris d'une vallée à laquelle une fée a donné son nom, issu des mémoires celtiques violées en d'autres temps par d'autres touristes : Lienne, la Lumineuse. Vous en écrirais-je encore longtemps ? Les armes sont puissantes aux mains des assassins, tant que même le barde en affûtant les siennes songe qu'il lui faudra bien du courage pour les affronter et qu'il n'est malgré tout qu'un homme.


Silences. Rentrer dans les silences du Val de Lienne, en Terre d'Arduenn, tant qu'il est possible d'y puiser la force de rester un fou aux yeux des insensés.


Vous attendiez de moi quelque légende belle, les échos saccadés du rire des Nutons, quelque récit mystique d'une de mes rencontres avec le Chevreuil blanc... J'en ai la tête pleine, le cœur n'y était pas : j'avais silences à vous dire."


Patrick Germain, barde et par ailleurs Grand Chancelier de la Confrérie, assumant le Bailliage de Lierneux.


Rassurez-vous : il en faut bien davantage pour plomber pareille assemblée, et c'est heureux. Mais il me plaît à penser que le contraste, parfois, donne leur part aux... silences...


massotai

 

Ce portrait original du Massotai est l'oeuvre de David Caryn, d'après nature.

Publié dans Bardiques

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Notte Roland 06/03/2017 19:44

tout simplement magnifique, comme toujours. Merci pour notre merveilleuse Arduenn

Steve Hansen 29/09/2014 10:23