Noces d'or

Publié le par Patrick Germain

Marion Dubois... Elle vit toujours elle ? Je vois qu'elle vient de fêter ses noces d'or. Avec Frédéric Tanneur, co pâr ! J'aime bien les photos de noces d'or. Surtout quand ce sont des gens de mes années. C'est à ce moment là que je me rends compte à quoi j'ai échappé. Enfin, le plus souvent. Parfois, c'est des rendez-vous manqués. Et pas toujours rien que pour moi.

Tu ris, toi ? La Marion, ça m'étonnerait qu'elle rigole. Regarde bien la photo. Tu vois ? C'est pas rire, ça, hein. C'est faire une grimace, pour pas jurer dans le tableau de famille. D'ailleurs, si tu fais attention, y'a guère que les gosses qui sourient vraiment. Les autres, ben tu peux le prendre par le bout que tu veux : c'est Bouglione ! Avec les autruches, les chimpanzés, le phoque de service, les tigres et le vieux lion plein de poussière au mitan. À côté du lion, c'est une ombre.

Pourtant, ça, c'était quelqu'un, la Marion ! Un beau grand cheval, oui, si tu vois ce que je veux dire. Avec du caractère, et quelque chose qui pétille dans les yeux. L'intelligence, ça s'appelle. Et c'est pas si répandu que ça, l'intelligence, faut pas croire. Rien à voir avec les diplômes. Et encore moins avec les “ monsieur le machin „ longs comme un jour sans pain. Marion, elle avait tout ça, avant qu'elle rencontre l'autre pingouin. Mais bon, elle était dans la ligne. Sur ses rails, quoi. Et elle a pas voulu en descendre. Pourtant, si elle avait voulu...

Elle devait avoir une affaire de vingt-cinq – trente ans, quand je l'ai connue. Florent Libert venait juste de la liquider pour mettre une fille de Liège à sa place dans son lit, et la Marion battait la campagne, du coup. Avec l'un, avec l'autre. Dix heures, dix jours, trois mois. Je ne te dis pas la réputation qu'elle était en train d'attraper. Moi, je l'aimais bien. Pas facile de t'expliquer pourquoi, au fond. Elle était bien roulée, ça, je ne dis pas que je ne l'avais pas remarqué. Et je ne suis jamais sorti avec des boudins. Non, des fois tu t'entiches de quelqu'un sans bien savoir ce qui t'attire chez lui. Peut-être parce qu'il ou elle te ressemble. Sais pas.

Enfin soit. Un jour, on a discuté ensemble bien longtemps, en parlant de tout et de rien. Elle voyait clair dans les choses, et malgré des études sabotées par ses parents elle le disait bien, avec les mots justes. J'aime bien ça, moi, les gens qui savent la différence entre bruine et crachin, entre avenir et futur. Ça aussi, ça se perd. Mais bon, pour en revenir à nos moutons, Marion s'intéressait à plein de choses, plein de domaines que tu ne t'attendais pas à découvrir derrière le personnage. Elle avait commencé à peindre, aussi. Et ma foi, le résultat promettait. Elle avait un coup de patte bien à elle, comme on dit.

Moi, j'étais dans une de mes traversées du désert, depuis une histoire qui avait tourné court. Encore une. Et mes déserts sont longs. M'y suis jamais fait, aux séparations. Et plus j'avançais en âge, plus ça me faisait un mal de chien. Donc, il est arrivé ce qui devait arriver.

On a vraiment vécu de très beaux moments ensemble. Enfin, je crois. C'est ce qu'elle disait, et ce que je ressentais. La nuit, on ne s'emmerdait pas souvent, et le jour non plus. Elle s'ouvrait à ce qu'elle n'avait jamais pu faire, et de la manière dont elle me regardait je me disais que c'était bien parti. Tiens, j'ai encore une ou deux photos de nous, là, que je viens de ressortir en voyant l'article dans la gazette. Tu le sens, ce regard ? Et tu comprends ce qui me fait de la peine quand je vois ce que je vois maintenant ? Ben oui, pas de comparaison, comme tu dis. Pourtant, elle n'a pas mal vieilli, physiquement. Mais le regard... parti, le regard, la lumière.

Ça a duré quelques semaines, quelques mois, je ne sais plus trop au juste. Et puis un jour elle m'a téléphoné, en me disant qu'elle était bien avec moi, que tout tournait rond mais pas elle. Que ça ne pourrait pas marcher, et qu'elle ne voulait pas me faire du mal. J'ai eu beau essayer de la raisonner : broquètte ! Et le mal... Ben le mal était fait, hein. Et comme tu vois, c'est pas tout-à-fait cicatrisé, des années plus tard.

Tu vois, moi, ce qui me tue, c'est quand on ne va pas au bout de ses possibles, comme disait quelqu'un. Et là, c'est clair qu'on n'y a pas été. Un échec, tu t'en remets. Il faut le temps, mais tu t'en remets. Un doute, tu le portes tout au long de ta vie, quoi qu'il arrive. Et il m'en est arrivé, après elle.

Elle, je n'en sais trop rien. Du tempérament, elle en avait, ça, c'est sur. Mais quand elle est tombée sur l'autre panpayard la, il s'est passé un truc. Extinction des feux. Les mômes, bosser, bosser, les mômes. De temps en temps, j'avais des nouvelles. Enfin, des nouvelles... le genre de phrase creuse qu'on dit quand on n'a plus rien à dire mais qu'on ne veut pas couper le lien. Ou pas trop vite. Du genre : “ Je vais très bien, on va bien ensemble „ etc. Rien ou ça, c'est deux fois rien. Du vide, et du mensonge pour se rassurer. Pour se persuader qu'on a fait le bon choix.

Ah ça, côté matériel, elle était mieux tombée que chez moi. Là, y'a pas à discuter. Même si personne n'a jamais eu faim sous mon toit. Mais les bagnoles, les baraques et les vacances à Torremollinos, moi, ça n'a jamais été mon truc. Pour tout te dire, je m'en fous de tout ça. Vivre, c'est autre chose.

Et là, quand je regarde la photo sur le journal, je me dis qu'elle l'a compris. Mais trop tard.


(Ce texte est extrait du recueil de nouvelles "Jean Messagerie" - chez l'auteur)

 


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Jetelle 76 04/04/2010 17:54



Bonjour.


En passant chez Vosgpat Breton, j'arrive chez toi.


J'aime bien le ton  !


Bises de Normandie.  Jetelle.



Patrick Germain 05/04/2010 12:47



Merci ! Merci beaucoup !


Bises d'Ardenne !



Marie-Luce Eeckman 04/04/2010 10:20



La Marion. Encore une qui s'est fait avoir. Par le dressage qu'on inflige aux
filles. Par la peur qui colle aux os des femmes... Pas facile de s'en sortir. 

Nous sommes toutes des malapprises, et ce n'est qu'à force de s'enfarger, de se prendre le décor et d'essayer d'apprendre à voler avec les ailes cassées qu'on finit par s'en sortir. 

Parfois très tard. Souvent trop tard...



Patrick Germain 04/04/2010 14:27



... que dire de plus...