Noces d'or bis. La Marion (Texte de M-L Eeckman)

Publié le par Patrick Germain

(J'ai reçu ce texte, ce matin, écrit par Marie-Luce Eeckman. Il fait - s'il faut le préciser - suite à la nouvelle "Noces d'Or" que le lecteur découvrira plus bas : pour une bonne compréhension du contexte, il sera donc utile de le (re)lire avant de découvrir celui-ci. Ah, celui-ci... ce regard de femme... oui... nombre de choses que je n'ignorais pas en écrivant la nouvelle originelle s'y trouvent... mais entre "ne pas ignorer" et  "intégrer"... "accepter"... il y a une marge... Merci à toi, Marie-Luce, pour ce texte profond et bellement torché qui, en plus de son cri, correspond à une démarche de réaction, de coopération, que j'apprécie énormément.)

 

À ce que j'en entends, pour la Marion, t'es loin d'avoir tout su, hein. Sûr qu'elle t'aura pas tout dit. Peut-être que tu aurais pu te douter, quand même... Puis, dans le fond non. C'est vrai, t'es jamais qu'un homme...

Tu te souviens de la gamine de merde, l'insupportable, qui passait toutes les vacances en pension dans la famille à Marion ? Bien vu. C'était moi. Et qui a su bien des choses qu'elle n'était pas censée comprendre. C'est comme ça, les gamines.

Quand Florent l'a "éjectée de son lit pour mettre une fille de Liège à sa place", comme tu dis, elle était pas heureuse, la Marion. D'autant que Florent s'était pas gêné pour lui reprocher en gros tout et n'importe quoi. Et de se mettre en colère, aussi. Pour se trouver les belles raisons et le courage de la faire, sa saloperie. Tout, je te dis. Qu'elle était moche, qu'elle était trop bête, que ses barbouillages, c'était juste bon à occuper un gamin de quatre ans et qu'elle était bien conne de se croire avec ça. Tu vois le genre...

Du côté de ses vieux, va pas espérer qu'elle pouvait compter sur un peu de compréhension ou d'aide. Pas question. La mère, elle trouvait moyen de regarder à travers Marion comme si elle était transparente. En serrant les lèvres. Des fois, ça durait des jours, des semaines, qu'elle ne lui adressait pas la parole. Et alors c'était "Petite, va dire à Marion que..." La "petite", c'était moi. Autant dire que j'étais la seule qui lui parlait pour autre chose que pour lui gueuler après.

Parce que le père, pas besoin de te faire un dessin : il gueulait. Tant qu'il pouvait. Ce qu'il a pu lui en sortir, des trucs moches. Je me souviens que, du temps qu'elle te fréquentait, il a pas arrêté de chanter que tu te foutais d'elle, que t'étais un propre-à-rien, que tu serais jamais foutu de gagner honnêtement ta vie, qu'elle était qu'une pute et une merde...
J'étais pas censée l'entendre ? Ben non. Mais il gueulait tellement, aussi, que je ne pouvais pas faire autrement que de savoir ce qu'il disait...

Et elle, elle continuait d'avoir l'air d'aller bien. Avec sa façon de secouer la tête pour chasser la mèche de cheveux qui lui trempait toujours dans l'œil. Qu'est-ce que je la trouvais belle ! Comme un cheval sauvage, qu'elle était. Son grand rire plein de dents, ses yeux brillants comme d'une qui aurait eu de la fièvre... Oui, je la trouvais belle. Même que je me disais que, plus tard, je voudrais être comme elle.

Juste que, quand personne n'était là pour la voir, elle pleurait beaucoup. Elle était trop malheureuse. Elle avait peur. Elle avait mal.

Comment tu dis, le grand ? Une gamine, c'est pas censé savoir ? Puis t'en sais quoi, d'abord ? T'as jamais compris, hein ? A ma façon, la Marion, je l 'aimais. Comme une petite fille peut en aimer une grande. Tu peux pas comprendre ça, toi. Quand t'étais petit, t'étais un gamin. Ça fait une sacrée différence, crois-moi...

Enfin, tout ce monde lui en a fait tellement voir - même toi - qu'elle a fini par me raconter ce qu'elle disait à personne, ce qu'elle ne pouvait pas garder pour elle. Vrai, c'était pas de mon âge. Mais bon, j'ai fait avec... Fallait bien.

Quand je te dis que tu lui en as fait voir, te fâche pas, je sais bien que c'était pas exprès. Mais qu'est-ce que tu as pu lui faire peur ! Imagine un peu : tout le monde avant toi lui avait toujours chanté qu'elle était idiote, qu'elle était folle, que ses barbouilles et ses machins c'était pas grand-chose, que ça la mènerait pas loin, qu'elle ferait mieux de s'y mettre un peu sérieusement, que la vie ça n'allait pas comme on l'a rêvé...

Et là-dessus, toi, tu arrives avec ta belle gueule de rêve-debout, tes mots qui volent, tes yeux qui la regardent du dedans. Et tu lui dis tout le contraire de tout ce qu'elle a toujours entendu. Qu'elle peut le faire, qu'il lui "suffit" de prendre son envol et qu'ils seront tous cloués. Là, tu vois, tu lui as fait peur. Comme si tu lui avais dit de sauter du haut de la falaise et qu'elle allait s'envoler. Tu savais pas qu'elle était déjà à moitié éteinte. Tu savais pas qu'elle ne pouvait déjà plus s'envoler avec ses ailes cassées, lestée qu'elle était de leurs peurs et de leur mépris. Et elle n'a pas pu se laisser le temps de leur rendre leur fardeau.

C'est comme ça qu'elle est tombée dans les bras de Frédéric. Ça faisait bien longtemps qu'il la lorgnait, Frédéric. Et puis, c'était pas le mauvais cheval, tu sais. Il l'admirait. Trop content, qu'il a été, de la voir se tourner vers lui. Il n'en espérait pas tant. Il était reposant, Frédéric. Rassurant. Pas exigeant. Je peux te le dire, il ne lui a jamais mal parlé. Rien que ça, qu'est-ce que ça la changeait !

Alors, c'est pas lui qui l'a éteinte. Elle l'était déjà presque avant. Elle s'est juste mise à l'abri, parce qu'elle n'en menait pas large, et qu'à lui vouloir du bien, tout le monde la tirait et la secouait dans tous les sens, qu'elle ne savait plus ni qui ni où elle était. Et que lui, il demandait pas grand-chose.

En plus - et là ça m'étonne que tu ne te sois douté de rien - on dit que le Frédéric, il a même pris la vache avec le veau, si tu vois ce que je veux dire. Comment, tu ne savais pas ? Quoi, tu ne pouvais pas deviner ? C'est bon que je sais que tu n'en parleras jamais, sinon, je ne t'en aurais jamais parlé. Ceci dit, elle ne m'a jamais dit de qui c'était, non plus. Peut-être bien qu'elle ne sait pas elle-même. C'est possible, ça...

Mais ne va surtout pas croire que ça a été de gaieté de cœur qu'elle est pas "allée jusqu'au bout de ses possibilités". Tu avais déjà réussi à l'emmener plus loin que tout le monde. Juste que la vie n'a pas été patiente. Et que c'était trop compliqué, trop dur. Elle est allée s'échouer dans un coin tranquille, où elle achève de s'enliser. C'est tout. C'est comme ça. C'est triste.

Maintenant, moi, là, des années après, je trouve que j'ai bien le droit de te dire tout ça que je savais. Et que j'ai gardé pour moi jusqu'aujourd'hui. Parce que, à t'entendre, j'ai comme l'impression que tu lui en veux encore. Que tu n'as pas bien compris tout et que tu la juges, toi aussi. Et ça, j'en veux pas. Parce que, comme je te l'ai dit, la Marion, moi aussi je l'aimais. Comme un petite fille peut en aimer une grande...



Publié dans Nouvelles

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Geneviève 21/10/2010 12:31



Coucou Marie-Luce et Patrick, je lis ces deux textes dans la foulée. Quels beaux répons! Merci!



Marie-Luce Eeckman 14/04/2010 18:03



"La petite", c'est pas vraiment moi. Il ne faut pas lui donner mon nom, qu'elle reste "la petite". Ceci dit, même si je croise la Marion, je ne lui dirai rien. Il te faudrait, Rêve-debout, le
grave courage de lui parler toi-même. Il te faudrait prendre le risque de souffler sur de bien pauvres cendres, juste pour voir si la braise couve encore dessous. Tu pourrais faire ça, toi



Je ne crois pas que moi j'en serais capable. Un peu de compassion pour les vaincues ne messiérait point. Mais les autres, les jeunes, les éduquer autrement. Leur laisser l'aile entière, et le
vent à prendre, ça, oui... 



Rêve-debout 05/04/2010 13:56



Lui en vouloir ? Un peu, sans doute... il s'agit aussi, malgré tout, d'un rendez-vous manqué... et qui me manque encore, à près de septante ans...


Mais j'en veux surtout à ce gâchis organisé, qui fait le fonds de commerce de tous les marchands de verrotteries, de tous les normalisateurs sur divan, de tous les crétins en robe de
"Révélation"... Croyez-moi, Marie-Luce, je connais le prix à payer pour demeurer un Rêve-debout... il sera toujours moins élevé que celui du renoncement. Car tout se paye... même ce qui est
induit par d'autres... d'une manière ou d'une autre, tôt ou tard et sans attendre un quelconque "jugement dernier"...


Quoi qu'il en soit, je vous remercie pour ce texte... même si (et sans doute parce que) il a réveillé des choses en moi - il n'est jamais trop tard - et mis un peu de brume dans mes yeux...


Si vous la croisez... non... rien...