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Bardiques

Mardi 1 août 2006
Quarante-huit moissons auront bientôt passé qui m'auront vu passer. Quatre et huit font douze ; un et deux font trois : entende celui qui entend, qu'apprenne ou que renonce l'autre.
 
Quarante-huit. Quarante-huit moissons émaillées de coquelicots et de bleuets. Quarante-huit moissons émaillées, dès le départ et par la force des choses, de doute. Un doute qui, même au fort des périodes de certitude(s), n'a cessé de me tarauder. Car mes certitudes, même elles, ont toujours été dubitatives. N'ont jamais constitué - j'en fus rarement, sinon jamais, dupe - qu'autant de plates-formes me permettant de me poser un instant pour souffler. Qu'autant d'expériences me permettant de passer, ensuite, à autre chose.
 
Idéaux, chers idéaux ! La vérité est ailleurs. Toujours.
 
Pourtant, matérielles, morales ou spirituelles, les cicatrices ne manquent pas qui attestent la sincérité de mes engagements. Sans doute, fait des universelles lois ou de mon sentiment de culpabilité (vous voyez que nous en partageons, des choses), voire des deux réunis, étaient-elles nécessaires, que je m'accorde un jour la légitimité d'affirmer qu'après tout, sans doute ne suis-je venu qu'apporter la part du rêve. Que j'accède à la légitimité d'apporter le rêve quand tant d'autres apportent le glaive.
 
La potentialité du rêve. Car les rêves, tous les rêves, sont réalisables. J'en veux pour preuve que chaque jour nous réserve son lot de cauchemars. Parce que la plupart d'entre nous, faute de croire dans ses rêves, se contente de vivre ses cauchemars. Et, ce qui est plus discutable, d'en faire profiter les autres. Un maximum d'autres, et au maximum.
 
A moins d'être représentant en savonnettes, ou marchand de soupe en sachets, de gris-gris certifiés foutage de gueule, voire d'armes, on ne peut bien apporter que ce qu'en quoi l'on croit. Que ce qu'en croix l'on croît. Quarante-huit moissons, et l'éventail se resserre.
 
Contemplatif, le bruit du monde me parasite. Quand il ne m'effraie pas, tout simplement. Car non, je ne crois pas dans l'homme - et encore moins "en" l'homme. Sans doute y a-t-il davantage de chercheurs de lumière qu'en l'an mille. Mais le panier de crabes, lui aussi, s'est étoffé : le pourcentage n'a pas changé. Et je vous laisse deviner de quel côté penche la balance.
 
Crabes frustrés, crabes vindicatifs, crabes prosélytes de prosélytes causes assassines, crabes incultes par choix délibéré, crabes en file indienne justifiés d'idoles, crabes engalonnés par de plus crabes qu'eux pour qu'au fond de la nasse s'étripent d'autres crabes, nourris de pourriture et gavés d'ignorance, pauvres crabes. Crabes. Et moi, et moi, et moi, crabe à mes heures. Et pas toujours aussi conscient de l'être qu'il le faudrait.
 
Agnostique à forte propension déiste, j'ai renoncé à chercher une famille. Religions et athéisme me laissent également sur ma faim. La Quête est affaire de solitude. Parce que la vie est affaire de solitude : avec la meilleure volonté du monde, personne ne peut être à la fois lui-même et l'autre. L'empathie, tout au plus. Mais ce mot, avec tout ce qu'il libère, tiendra-t-il longtemps encore au dictionnaire d'une humanité dont l'exponentielle folie semble n'avoir pas de limites ? Je finis par en douter.
 
De là à baisser les bras... De là à baisser les bras, il y a un monde. Le mien. Monde profond, mystique au sens actif, qui refuse de mourir. Et dieu sait si, pourtant et par autant de moyens, j'ai tenté de le détruire : pas toujours confortable, la peau de Jonathan. Envie, parfois, de rentrer dans le rang. Mais, à l'instar du goéland de Richard Bach, en vain : la beauté du vol vaut bien quelques gamelles. Et, pour tout dire, le grégarisme m'emmerde assez vite. Réjouissances impératives, pince-fesses, vernissages et autres dîners de cons, barbecues d'hypocrites et verres-de-l'amitié-mon-cul... tout ça me barbe, si ça ne me fait endêver. Et je suis franchement mauvais, dans les rôles de composition. Soit : voilà donc autant de portes fermées. Choix.
 
Mais ! Mais la lumière ! Mais d'autres portes ! Mais la main qui se tend, et l'amour qui se donne. Mais le vent d'altitude, l'espace à l'infini où les rencontres - rares - font oublier le reste ! Mais l'envie, le besoin, envers et contre tout, de poursuivre la Voie.
 
Barde. Parcours de barde, sans équivoque : du service des armes subsistent quelques beaux restes ; de l'étude des Mystères, une mystique ; des désordres du monde, un espoir, malgré tout ; des douleurs physiques ou morales, parfois extrêmes, autant d'étapes surmontées ; des étapes, souvent anachroniques, une vue d'ensemble. Avec, au bout du compte, un regard clair mais sans colère sur le monde qui aura su préserver tant ma capacité d'indignation que celle de rêver. Les pieds dans la boue, la tête dans le ciel : oui, c'est bien un barde que celà.
 
La part du rêve, pour le cristalliser. La part du beau, pour faire lever les nez. La conscience du pire pour instiller le tendre, part du meilleur. Pour nourrir les possibles. Là ! Là, je me sens à l'aise, à ma place, sur ma Voie. Facile ? Regardez autour de vous ; écoutez, ressentez. Mon choix, outre qu'il n'est pas d'époque et sans doute parce qu'il ne l'est pas, est réellement choix de combat.
 
Lors donc venez à moi, elfes et farfadets, fées, ondines, dieux anciens ; venez à moi, forêts d'Ardenne, landes, rochers, rivières, tiennes ; à moi genêts, arbres noueux ; à moi les brumes de légende, pluies d'automne, soleil dansant ; à moi la vie dans sa puissance, dans l'étendue de ses secrets ; à moi, qui dans le Sidh veillez. Soyez ma voix, mon souffle ; forgez mon verbe, guidez mon bras. Et que, par les Sept Sages, je ne défaille pas.
 
Je suis en l'univers, l'univers est en moi. Rien n'est fini, jamais, peu importe comment : ici et maintenant, désormais, je vois.
 
Si ça ne vous en bouche pas un coin...
 
Par Patrick Germain
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Jeudi 3 août 2006
Je parlerai l’Ardenne comme on dit une femme, toute en contrastes, toute en pleins et déliés, toute en colères proches de leur apaisement, toute en secrets cachés au profond des béances d’une terre où le blé sur le schiste levé est à chaque moisson un miracle de plus.

Je parlerai l’Ardenne comme l’on dit l’essence, les chemins escarpés qui montent vers le ciel où derrière les nuages lourds venus d’Armor frèrent les solitudes en quête d’infini.

Je parlerai l’Ardenne par la plaie dans le sol, profonde, où la rivière de rochers en rochers éclate ses écumes, bondit et tourbillonne, jaillit à l’infini comme coule la Voie.

Arbres en cathédrales, vouivre de Calestienne, et temples de silence aux fanges fauvissant ; trilles dans le buisson d’aubépine lancées par l’oiseau qui se fout du jour qu’il peut bien être ; froissements de la vie sur les feuilles tombées : hermine, renardeau, chevreuil, à leurs manières, disent que rien n’est rien si le Tout n’est en tout, le tout en l’univers et l’univers en nous.

Je parlerai l’Ardenne comme on dit une vie, une respiration dans la fuite du temps, qui était et sera au-delà du passant.


 
Par Patrick Germain
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Dimanche 6 août 2006

Nos yeux voient-ils ?
Je ne connais pas de frontière entre la brume et mes argiles, entre le soleil et la brume, entre le soleil et les limbes de l'univers qui va dansant, entre l'univers et l'Ailleurs qui est ici et maintenant, juste à côté de mes argiles qui vont remontant à la source.
Nos yeux voient-ils ?


Par Patrick Germain
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Lundi 21 août 2006
Un jour, si tu le veux, je te parlerai d’arbres ; de fanges, de rochers, et du ciel quand il pleut. Un jour, un jour, si tu le veux.

Un jour, si tu le veux, je dirai l’espérance engourdie sous le gel aux hivers de l’ici. Je dirai que tout dort, attente de renaître, quand la mort semble avoir triomphé de la vie.

Un jour, je te promets, je te dirai l’espace qui naît en barbelés quand paradent les fous. Je dirai, bras ouverts, que l’amour est à prendre ; à prendre et à donner envers et contre tout.

Je dirai l’étranger et sa tant ressemblance, son exil qui m’étreint, ses yeux qui sont les miens. Je dirai l’oiseau mort sur l’océan de moires : les peuples sont bourreaux dans leur propre maison.

Je te dirai alors que rien n’est ici bas, rien, qui puisse vibrer sans que vibre avec lui, dans le moindre recoin, au cœur des forteresses, le chant de l’univers qui nous maintient debout.

Un jour, si tu le veux, avant le grand passage, je te raconterai le feu qui ne meurt pas ; je te raconterai mes tours et mes détours, et la médiocrité d’où renaît la lumière quand les blessures font œuvre de lendemain.

Un jour, si tu le veux, je te parlerai d’arbres.



Par Patrick Germain
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Jeudi 7 septembre 2006


Frissonnent,
Frissonnez,
Images sur le lac,
L'aube vous a froissées
Que froissera la nuit ?
Frissonnent,
Frissonnez,
Images sur le lac,
Ceux qui vous voient passer
Vous oublieront aussi.
Tant fait l'ombre au soleil
Que l'on n'y croirait plus,
Ma chanson est pareille
A ceux qu'on a perdus ;
Passe dans la vallée
L'eau qui toujours s'en va,
Comme vont aux années
Les traces de nos pas.
Frissonnent,
Frissonnez,
Images sur le lac,
L'aube vous a froissées
Que froissera la nuit ?
Frissonnent,
Frissonnez,
Images sur le lac,
Ceux qui vous voient passer
Vous oublieront aussi.
Tant fait l'ombre au soleil
Qu'elle perd sa vertu,
Ma chanson est pareille
Aux amis revenus ;
Passe dans la vallée
L'eau qui retombera,
Comme vont aux années
Nos diamants d’Eau-delà
Frissonnent,
Frissonnez,
Images sur le lac,
L'aube vous a froissées
Mais qu'y pourra la nuit ?
Frissonnent,
Frissonnez,
Images sur le lac,
Ceux qui vous voient passer
Vous reverront aussi.


CD "La Vie Continue" Mc Rahl (c) Artmania / Patrick Germain (2002)

Par Patrick Germain
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