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Les Experts (à Goronne)

Samedi 12 août 2006
Quand il vit le soleil se coucher ce matin-la, Philémon Lakaye, dit "Ramon", savait que la nuit serait longue à devenir demain : Minga, son canari sénégalais, n'arrêtait pas de chanter du Brel, affalé au fond de sa cage à côté d'une bouteille de Southern Comfort aussi entamée que lui. Un chagrin d'amour, sans doute.

Mais ce qui préoccupait davantage Philémon, c'était cette poêle à frire, là, à quelques centimètres de sa tête dans laquelle une ruche bourdonnait avec obstination.

Il se remit péniblement sur pied, et s'apprêtait à ramasser la poêle en question (5 euros dans la catalogue des Trois Frites, frais de port compris) lorsqu'une bande de dingues fit irruption dans son deux pièces cuisine avec vue sur la mare en gueulant : "Police de Miami, on ne bouge plus !" Oui, décidément, la nuit allait être longue à devenir demain.

Les flics - c'est ce que leur plaque disait - mettaient un soukh pas possible dans l'appartement, indifférents aux aboiements rauques du Colt 45 de Minga. C'était toujours la même chose : quand il était zingué, le canari aurait loupé un éléphant dans les escaliers de la Jument Balance.

Il fallut qu'une balle ricoche sur la télécommande, allumant la télé sur CNN juste au moment où une fanfare jamaïquaine entamait l'hymne états-unien, pour que les dingues se calment. Figés au garde à vous, dans leur tenue d'intervention version Schwarzenegger au pays des méchants-qui-font-rien-qu'à-faire-chier-maman, les flics versaient une larme. Minga aussi, dans son verre.

"C'est bon, on n'a rien contre vous". "Ou presque", pensa Philémon Lakaye tandis que l'enquêtrice, les seins collés dans son dos (le sien, pas celui de l'enquêtrice), lui racontait à présent par le menu sa dernière virée en boîte avec un collègue homosexuel bourré de culpabilité et, accessoirement, de Southern Comfort. Ce qui n'avait pas manqué d'intriguer la madame qui, justement, séchait lamentablement sur une série d'agression à la poêle à frire perpétrée par un canari sénégalais domicilié en Belgique.

"Pourquoi en Belgique ?" demanda Philémon tout en enfumant la ruche qui bourdonnait obstinément dans sa tête. "Parce que son permis de conduire a été délivré à Marche-en-Famenne, et qu'il l'a laissé sur place, planté dans le testicule droit de la victime." répondit Samantha Ouatsinthegame (appelez-la Sam).

"Ca ne m'explique toujours pas pourquoi vous avez débarqué ici", répliqua Philémon à présent occupé à récolter le miel. "Parce que la poêle à frire venait de chez les Trois Monghs, à Los Angeles. Une succurcale des Trois Frites que nous soupçonnons d'être à l'origine de l'importation massive de chicons au gratin génétiquement modifiés aux Etats-Unis, où ils se font passer pour des assiettes ardennaises. Ils ont déjà attaqué cinq temples baptistes dans le New-Jersey, une boutique de prêt-à-porter dans le Minnesota et deux boîtes de strip-tease dans l'Oregon. Bilan, cinq mille trois cents trente sept dingues en train de brailler "Ay Marieke, Marieke" devant la Maison Blanche, le jour du Thanksgiving. Quel rapport avec vous, me direz-vous ?". "Quel rapport avec moi ?" dit Philémon Lakaye, pas contrariant et satisfait de sa récolte. "Aucun. Une perruche ivoirienne a blanchi votre canari".

Le sang de Philémon ne fit qu'un tour, à l'allure de la Ferrari de Michaël Schumacher juste avant son abandon consécutif à l'apparition de Bugs Bunny dans l'habitacle : c'était donc ça ! Une perruche ivoirienne ! Alors qu'il s'apprêtait à porter plainte contre Michaël Jackson ! On avait frôlé de peu l'erreur judiciaire. Et pas mal d'oseille, avec un avocat bien retors.

Ce qu'il ne frôlait plus, par contre, c'était les doudounes de la madame, qui ne dut pas insister longtemps pour lui prouver qu'ils ne devaient rien à la silicone. Bref, tandis que les robocops n'en finissaient pas d'être au garde-à-vous pour cause de Jamaïquains défoncés bien décidés à jouer l'hymne états-unien tant que Bush ne proclamerait pas Hailé Sélassié Héros de l'Union Soviétique, Sam et lui faisaient plus ample connaissance. Minga, lui, se tapait la poêle à frire en chantant "Prosper, youp la boum" sur l'air de "Singing in the rain". Sacré Minga !

Tout ce petit monde était en train de prendre son pied lorsque le concierge, intrigué par la présence d'un nain de jardin sur le trottoir d'en face, se mit en tête de téléphoner à "Portés disparus" : cinq minutes plus tard, montre en main, Jean-Pierre Foucault faisait apparition dans le deux pièces cuisine, tandis que l'harmonie des Joyeux Confrères de Sainte-Marguerite-sur-Loiret s'entassait dans la loge du concierge.

(À suivre)
Par Patrick Germain
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Jeudi 24 août 2006
[Résumé des épisodes précédents]
Tandis que Jane trompe Tarzan avec un bantou hermaphrodite et que, dans une vallée du Tyrol, le Génie des Alpages fait du tourisme intelligent ; Olivier Vandernooit de Clareghem de Villa-la-Rosa y Ibanez épouse Thérèsa Houatumy-li-Chieng en grandes pompes (du « 47 »). Le ciel est couvert de neige, au loin, déjà les canons tonnent et la Madelon  séduit trois capitaines, avec ses sabots – dondaine – oh, oh, oh, hisse hisse et ho (ôôôôôô). À Angkor, au troisième bonze il sera exactement onze heures, huit minutes et vingt secondes.

[Tadaaaaaaam ! (musique de fond et surround)]

Foucault ne pouvait pas savoir que Minga avait horreur des émissions de télé débiles, surtout quand leur présentateur et sa bande débarquaient sans prévenir au moment précis ou il s'apprêtait à passer la cinquième : avant que le maroufle ait eu le temps d'en placer une, le canari lui en avait mis deux. Dans la gueule.

Bozo le Clown s'apprêtait dérouiller sévère lorsque Sam se mit à brailler "La chevauchée des Walkyries" en dodelinant sauvagement de la tête, ce qui eut l'art d'émouvoir le nain de jardin et les soixante douze membres virils de l'harmonie des Joyeux Confrères de Sainte-Marguerite-sur-Loiret lesquels, après avoir    astiqué leurs instruments respectifs, tombèrent sur le poil ras des robocops toujours au garde-à-vous. Le barouf, fait-il le préciser, fut sanglant.

Minga, interdit, en avait presque oublié de maxauder l'autre andouille. Il allait joyeusement se remettre à l'ouvrage lorsqu'il aperçut la poêle à frire occupée à ahaner sous les coups de boutoirs de son cousin Albert, qui avait pénétré en douce. Le salaud ! Pas à dire : depuis qu'il avait passé son permis de conduire à Marche-en-Famenne, celui-la, il prenait ses aises.

« Vous avez dit : « Marche-en-Famenne » ? », gémit Sam Ouatsinthegame entre deux paliers de décompression. « Moi ? » fit Minga. « Vous », répondit Sam. « Moi ? » refit le canari, ce qui est bien normal pour un fringant fringillidé.

« Vous. Ou, en tout cas, vous l'avez pensé : j'ai appris l'art de la télépathie par correspondance en deuxième année de droit, avec un Mongh ».

Le sang de Philémon Lakaye - qui observait tout ça d'en-dessous – ne (re)fit qu'un tour : « Tu as bien dit un Mongh ? », tonna-t-il. « Moi? » fit Minga. « Non, pas toi, toi », poursuivit Philémon en pinçant cruellement la fesse gauche de Sam.

« Damned, je suis faite ! » laissa tomber la belle enquêtrice.

Elle était faite, en effet : cinq ans plus tôt, alors qu'elle végétait en compagnie d'un montreur d'ours sénégalais dont l'élevage de poêles à frire périclitait, elle avait rencontré Albert. Désoeuvré, le cousin de Minga errait de bar en bar à la recherche de Madeleine Proust, un amour de cygne. Le courant, expliquait-elle en substance, avait passé. Naturalisé, mais pas empaillé pour autant, Albert avait repris du poil de la bête et deux fois de la choucroute avant de suivre Sam aux États-Unis.

« Et alors ? » grogna Philémon. « Et alors? » fit Minga en écho. Foucault se prit un pruneau de Colt 45 entre les deux yeux avant d'avoir eu le temps de bredouiller « Zorro est arrivé » : Minga détestait Henri Salvador, et plus encore les gens qui se foutaient de sa gueule.

Sam, tout en dégageant d'une pichenette un bout de cervelle égaré, poursuivait : à peine arrivés aux States, Albert avait pris la poudre d'escampette en compagnie d'une poêle a frire importée en fraude dans ses bagages. Elle s'en serait remise, si un flic gay de la direction du Bronx (tout de suite après le croisement avec la first avenue, y'a pas de quoi) ne l'avait emmenée dans un restaurant végétarien tenu par un baptiste devenu fou suite à l'ingestion de chicons au gratin génétiquement modifiés. Sam avait flairé l'embrouille, et aiguillé son confrère, son père, sa mère et ses soeurs sur la piste bidon des Trois Monghs.

La suite allait de soi. Elle avait retrouvé Albert, qui s'était recyclé dans l'agression à la poêle à frire par dépit amoureux. Complice du canari belgo-sénégalais, elle avait passé son temps à effacer ses traces. Si bien (virgule) qu'elle les avait perdues. D'où son entrée en fanfare dans le deux pièces cuisine où elle savait trouver le cousin Minga, grâce au pistage des courriels que celui-ci envoyait de par le monde à l'aide d'un logiciel de messagerie merdique bidouillé du côté de Redmond.
*****
Songeur, Philémon Lakaye regardait à présent le commissaire Moulin enfourner une frêle silhouette féminine dans le coffre de son scooter de service. « Ainsi va la vie », fit-il en se retournant vers Sam, qui faisait disparaître les derniers reliefs du plat de chicon au gratin qu'ils avaient fait avaler de force à la femme du concierge dorénavant estampillée flic états-unien corrompu.

De fait, la nuit avait été longue à devenir demain. Qui était un autre jour, ainsi qu'en témoignait le troisième top de minuit pile martelé par Minga sur la table du salon avec le concours presque spontané de la tête d'un bonze, de passage à l'occasion des funérailles d'Albert, mort d'une crise aigüe de saturnisme à laquelle le Colt de son cousin n'était pas étranger.

[Ne manquez pas le prochain épisode, où Philémon, Sam et Minga – Les Experts à Goronne – découvrent Lou Reed en train de chanter « Le Petit Bonhomme en Mousse » dans une chambre d'hôte, du côté de Wellin.]

Par Patrick Germain
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