Les fortifications du Cheslé à Bérismenil

Publié le par Patrick Germain


L’Ardenne regorge de sites jadis occupés par les Celtes aux différentes époques. Nombre d’entre eux restent sans doute à découvrir. Ce n’est pas le cas du Cheslé, à Bérismenil (La Roche en Ardenne), l’une des forteresses les plus vastes de la Belgique actuelle.

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Au départ de l’église de Bérismenil, c’est à une remontée dans le temps que nous convient les Celtes, et, surtout, les archéologues : à quelques deux kilomètres de là se trouvent les vestiges de l’une des plus vastes enceintes fortifiées d’origine celtique recensées dans la Belgique actuelle.

Porté sur la carte Ferraris en 1777, reconnu en 1867 par Sulbout, le Cheslé – vocable dérivé de « châtelet » ou « château » - a fait l’objet de nombreuses campagnes de fouilles, depuis 1905 (Loë). Le site, sur lequel les recherches se poursuivent, a livré un matériel archéologique varié, dont la datation de certaines pièces au carbone 14 fait remonter la première occupation aux alentours de 519 avant notre ère. Au premier âge du Fer, donc, ou Hallstatt. Elle est donc antérieure d’au moins 400 ans aux écrits de César, sur lesquels nous reviendrons plus loin.

TOPOGRAPHIE ET STRATÉGIE

Le Cheslé est juché au sommet d’un éperon rocheux étranglé, en aval du Hérou. Les versants y sont raides, avec des dénivelées de l’ordre de 70 mètres. Il s’agit donc d’un site isolé, mais qui n’occupe pas une position prédominante : son sommet est situé sous l’altitude du plateau ardennais, qui l’entoure. Le contrôle qu’il a pu exercer, s’étonne-t-on parfois, n’a dès lors pu s’exercer que sur les versants du méandre, et sur le « gué des Haches ».

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C’est faire peu de cas de l’importance stratégique de l’Ourthe, et de cet endroit en particulier. Quelles que puissent avoir été les qualités – avérées - des voies celtiques majeures, à la mauvaise saison les routes d’Ardenne deviennent généralement impraticables. C’est une des raisons qui peuvent expliquer l’utilisation de l’Ourthe, pourtant tortueuse et dangereuse, comme voie de communication. Et d’invasion.

DISPOSITION ET ARCHITECTURE

Le rempart est long de 1700 mètres, et ceint quelque 13 hectares de terrain rocheux.

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En 1997, sous la houlette du professeur Bonenfant, de l’Université libre de Bruxelles, le site fait l’objet de fouilles. Dans sa publication, le scientifique mentionne que : « Le réexamen d’une coupe stratigraphique a monté trois états : une petite construction limitée à un chemin de ronde palissadé, dominant la longue pente dévalant à 45° vers l’Ourthe ; une construction plus élevée, bâtie en pierre et bois, formée d’une maçonnerie de moellons bruts assemblés à sec, raidie par des poteaux en façade et des traversines engagées dans l’œuvre ; en troisième lieu, une construction plus importante, mais de même style (…). Ces trois états s’étagent de bas en haut, ce qui paraît bien correspondre à leur ordre chronologique relatif. »

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Un type de construction étendu à une grande partie du territoire celtique, et qui semble n’avoir guère du subir de modifications puisque, dans le livre VII, chapitre 23 de sa « Guerre des Gaules », César écrit : "Telle est à peu près la forme des murailles dans toute la Gaule : à la distance régulière de deux pieds, on pose sur leur longueur des poutres d'une seule pièce ; (2) on les assujettit intérieurement entre elles, et on les revêt de terre foulée. Sur le devant, on garnit de grosses pierres les intervalles dont nous avons parlé. (3) Ce rang ainsi disposé et bien lié, on en met un second en conservant le même espace, de manière que les poutres ne se touchent pas, mais que, dans la construction, elles se tiennent à une distance uniforme, un rang de pierres entre chacune. (4) Tout l'ouvrage se continue ainsi, jusqu'à ce que le mur ait atteint la hauteur convenable. (5) Non seulement une telle construction, formée de rangs alternatifs de poutres et de pierres, n'est point, à cause de cette variété même, désagréable à l'oeil ; mais elle est encore d'une grande utilité pour la défense et la sûreté des villes ; car la pierre protége le mur contre l'incendie, et le bois contre le bélier ; et on ne peut renverser ni même entamer un enchaînement de poutres de quarante pieds de long, la plupart liées ensemble dans l'intérieur. »

RESTAURATION ET FOUILLES

Une reconstitution, accessible au public, de l’ouvrage a été réalisée par la Société nationale des fouilles. L’effet est à la fois didactique et saisissant. Les photos utilisées dans cet article, prises en avril 2006, en témoignent à suffisance.

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Une autre surface du site, dont la majeure partie est visible depuis le chemin de l’ancienne promenade n°12 du SI, fait en ce moment l’objet de fouilles. Son accès est interdit au public. Et faut-il préciser que les « poêles à frire » des chercheurs du dimanche, dont l’utilisation est par ailleurs strictement règlementée, feront chou blanc, le cas échéant ?

LÉGENDE ET RÉFLEXIONS

Un puits, dit la légende locale, se trouverait au centre de la forteresse. Gardé par une chèvre d’or, un trésor y sommeillerait, prêt à se livrer à celui qui, durant l’élévation de la messe de minuit – à Noël donc – offrira une poule noire, et ne profèrera aucune parole. Faute de quoi, le coffre contenant le trésor se transformera en une bête gluante, dont les yeux lancent des éclairs qui pulvérisent l’imprudent.

La légende est, tous les amateurs de ce genre de récit l’auront noté, de facture classique. Tout comme est classique, à proximité de ruines, la présence des Elfes. Les dieux ne meurent pas : ils se transforment.

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Pour moi, cette visite aura surtout été l’occasion de retrouver des sensations ancrées tout au fond d’une mémoire plurielle qui ne manque jamais au rendez-vous, sur de tels sites. Qui ? Quoi ? Comment ? Tout ça importe peu, et m'appartient. Vous appartiendra, le cas échéant...

Reste que de tels lieux, chargés d’histoire et d’émotions, parlent à qui les veut écouter. Témoignent d’un passé qui fut nôtre et que, pour autant de raisons, l’Histoire de Belgique et d’ailleurs a longtemps - et sciemment - occulté. De nouvelles générations de chercheurs et d’historiens ont succédé aux Pirenne et consorts : puissent-ils être remerciés pour un travail que la topographie ardennaise ne simplifie pas ; comme ne les simplifient pas certaines difficultés d’un tout autre ordre - humaines, en l’occurrence – de moins en moins opérantes, il est vrai.

Puisse, par ce biais et par d’autres, l’Ardenne retrouver ses racines profondes. Tel est mon souhait et celui de tant d'autres.

Publié dans Celtiques

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